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    Autoformation et multimédia    Didactique    Linguistique    Ingénierie de formation

Analyse de

Révolution dans la communication

Manière de voir 46, Le Monde diplomatique, juillet-août 1999.
 
Présentation de la revue
Pourquoi lire cette publication ?
Un texte à retenir particulièrement
Dominique Wolton dans son rôle classique
Figures connues des débats médiatiques
Conclusion
Un recueil d’articles qui offre un aperçu des débats actuels autour de la communication, depuis Internet, bien sûr, jusqu’au photojournalisme. Une revue à conseiller à ceux qui, s’intéressant à la formation et au multimédia, cherchent un point d’entrée à des débats complémentaires et plus généralistes qui les concernent en arrière-plan de leur domaine d’action spécifique. A noter que la tonalité critique et pessimiste est dominante sinon lancinante. Ces textes ne séduiront pas les fanatiques des nouveaux tuyaux fascinés avant tout par le technique et irrités par tous ceux qui se montrent un tant soit peu sceptiques devant les miracles de la modernité.

Présentation de la revue

Cette revue reprend une trentaine d’articles publiés de 1997 à 1999 dans Le Monde diplomatique et mis à jour et y ajoute trois textes inédits. On trouve également une page d’adresses de sites (p 52), une autre intitulée "Les mots d’Internet" (p 98) qui présente un texte en forme d’explication introductive avec des termes allant de "TCP/IP" à "démocratie électronique" ou "gouvernance", et plusieurs encarts "A lire" présentant brièvement des ouvrages pertinents. Les contributions sont principalement françaises et américaines.

Pourquoi lire cette publication ?

Le thème est d’actualité s’il en est. Toute personne intéressée par l’utilisation du multimédia pour la formation souhaite naturellement s’informer sur ce volet généraliste qui a nécessairement des impacts sur son domaine. Dans cette optique, on est tenté par la lecture d’articles qui peuvent apporter un éclairage sur les débats et les orientations du secteur sans obliger à se plonger dans des ouvrages trop longs ou spécialisés. En corollaire, on est confronté à des textes parfois trop brefs pour que les idées exposées et les développements soient vraiment explicités avec leurs points de départ, les implicites du domaine, les exemples aidant à la compréhension... Des chercheurs tentent de condenser quelques idées forces sous une forme raccourcie qui ne rend pas toujours la lecture aisée. Les textes de journalistes par contraste sont mieux adaptés : ils exposent des points de vue plutôt qu’une argumentation étayée par des références, ce qui se prête mieux au format, en ayant évidemment l’inconvénient de laisser le lecteur sur sa faim s’il souhaitait saisir mieux le pourquoi du point de vue exposé. Cette frustration énoncée, il faut bien convenir que certaines revues académiques imposent elles aussi des textes trop brefs et suscitent donc des sentiments similaires.

Tonalité d’ensemble : pessimisme, antimercantilisme et antiaméricanisme

D’emblée Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, donne la tonalité générale du numéro dans son texte introductif "Internet ou mourir" (pp 6-7). Pour lui, la communication s’est hissée au rang de paradigme de notre temps, véritable "lubrifiant social". Désormais "on ne communique pas quelque chose. (...) On communique. Point.". Pendant longtemps la communication a libéré parce qu’elle signifiait diffusion du savoir contre les superstitions, désormais elle est probablement devenue la grande superstition de notre temps et la nouvelle idéologie du tout communication exerce peut-être sur les citoyens une authentique oppression. Eric Klinenberg, chercheur à Berkeley, nous alerte sur le fait que si "les nouveaux médias facilitent un certain cosmopolitisme de l’information (...) la production numérique de l’information favorise le narcissisme, pas l’universalisme" (p 35). Marc Laimé dans "Nouveaux barbares de l’information en ligne" (pp 17-19) s’inquiète de l’appauvrissement de l’écriture journalistique et des capacités d’analyse, soulignant que les nouvelles formations de journalistes mettent l’accent sur la mise en scène, la déstructuration des textes pour en tirer les idées essentielles. Insidieusement un nouveau paradigme de la production de l’information monte inexorablement en puissance, nous dit-il.
Dan Schiller de l’université de Californie à San Diego, appelle le lecteur à "se mobiliser afin que ce continent nouveau de la culture et de la démocratie ne soit pas immédiatement saccagé en tombant sous l’emprise des marchands" (p 15). Pour Herbert I. Schiller (pp 65-68) c’est le XXIème siècle et non pas le XXème qui sera la période de la suprématie de l’Amérique. Benjamin R. Barber, dans "Culture McWorld contre démocratie" (pp 70-74), considère, lui, qu’aujourd’hui les craintes de Marcuse sont remises à l’ordre du jour. Quant à Philippe Quéau il est bien dans son rôle de responsable de la division "Information et informatique" de l’Unesco avec un texte intitulé "Les termes inégaux des échanges électroniques" (pp 58-59) dans lequel il évoque la stratégie du cheval de Troie des USA et avertit que "les mains invisibles du marché et des réseaux tissent une toile unique, pour le plus grand profit des Etats-Unis". L’angoisse et la paranoïa anti-américaines pourront culminer chez le lecteur avec l’article de Philippe Rivière sur les services de renseignement américains (pp 40-42).
Plusieurs auteurs évoquent pour le rejeter violemment Francis Fukuyama et sa théorie de la fin de l’histoire, qui semble représenter l’archétype de la pensée unique américaine et capitaliste qui veut s’imposer à tous. (On peut signaler à ce propos un article récent de la page "Horizons - Analyses et débats" du Monde sur les dernières évolutions de F. Fukuyama, Dominique Auffret "Le dernier homme nouveau de Fukuyama", mardi 17 août 1999, p 9, et le numéro de juillet-août 1999 du Monde des débats, dans lequel le dossier est consacré aux dernières théories de F. Fukuyama, avec son texte "La post-humanité est pour demain", pp 16-20, et trois réponses, dont en particulier "Du culot au délire" d’Alain Touraine, p 21. Alors que Le Monde des débats est une revue réputée moins antiaméricaine que Le Monde diplomatique, voir ci-dessous, le ton est virulent...)
Je n’ai relevé que deux articles assez résolument optimistes ; on les perçoit (malheureusement ?) comme un peu béats ou émerveillés par endroits. Angelo Agostini (pp 23-25) dans "La presse au défi d’Internet" voit l’activité journalistique devenir "ce qu’elle est réellement : un travail intellectuel collectif, une interaction entre professions différentes", suscitant un lecteur "sautant" librement d’un document à l’autre en fonction de ses désirs. Bruno Giussani (pp 26-28) nous présente, lui, la figure classique de la personne fascinée par l’éclatement des supports, "l’espace virtuellement illimité qu’on appelle cyberespace", "l’hypertexte (...) moteur de [la] diversification de l’information". Seul Joël de Rosnay semble, dans ce numéro, capable de maintenir une position à la fois optimiste et réaliste (voir la conclusion ci-dessous).

Un texte à retenir particulièrement

J’ai particulièrement relevé l’article de Lucien Sfez "L’idéologie des nouvelles technologies" (pp 20-22). L’auteur propose d’abord un rappel historique très pertinent sur les discours tenus à chaque nouvelle diffusion de technique et invite à "prendre le temps des détours et de la lenteur, en somme à procéder à une analyse épistémique" pour maîtriser le sens. Les éclairages historiques sont beaucoup trop négligés dans le domaine des SIC tout comme dans celui de la communication. Ils évitent pourtant bien des redites inutiles, bien des redécouvertes superflues. A ce titre un autre article de la revue est utile, celui d’Armand Mattelart (pp 54-57) sur la globalisation des réseaux, le village global et son prêt-à-porter idéologique.
J’ai relevé dans le texte de Lucien Sfez les présentations du réseau, opérateur spatio-temporel, non hiérarchique, "coordinateur décentralisé" (citation de Marc Offner), et du virtuel, autre "notion passerelle". L. Sfez introduit une opposition entre écrit et oral sur un support comme Internet qu’il convient de revoir avec une approche de linguiste mais ses oppositions entre privé et public, généralité et universalité sont particulièrement stimulantes et éclairantes. La généralité c’est le grand nombre, pour lui, elle ne prétend pas à la totalité, elle est contingente. "Or parler à tous et avoir accès à tout le savoir, ce qu’affirment les internautes, ne peut se comprendre que comme une généralité transformée mythiquement en universel. En somme, c’est une métaphore." Avec Internet il manque l’échange constitutif d’un espace public, caractéristique de l’agora grecque. L’universalité est seulement postulée, la transparence opaque, et l’égalité d’accès fort inégale.

Dominique Wolton dans son rôle classique

Dominique Wolton (p 90) apparaît dans son rôle classique, et toujours pertinent, pour remettre à sa place le mythe Internet (voir également son dernier ouvrage, 1999, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Paris, Flammarion). Il rappelle utilement que "ni la transmission, ni l’interaction, ni l’expression ne sont synonymes de communication". De même la technique "même si elle permet de gérer de l’information ou de la communication, ne saurait se substituer à un projet". Il ajoute que "pour préserver la communication comme valeur d’émancipation, il faut donc réfléchir aux bonnes distances à conserver". Paroles à retenir pour tous ceux qui ont à réfléchir à la formation, à l’EAD ou la FOAD, avec approche communicative ou pas...

Figures connues des débats médiatiques

On retrouve Paul Virilio, Serge Halimi, Cornelius Castoriadis et Bernard Cassen. Régis Debray n’est présent que par le résumé d’un de ses ouvrages. Noam Chomsky et le prix Nobel de littérature japonais Kenzaburô Oé apparaissent par le biais de la reprise d’un entretien journalistique et d’une communication à un symposium sans que ces deux textes apportent rien de particulier si ce n’est, pour ma part, une certaine irritation vis-à-vis de certains passages peu pertinents ou même franchement ridicules.

Conclusion

Serge Lellouche dans "Le renouveau de l’engagement intellectuel" (Sciences Humaines, hors série no 25, A quoi servent les sciences humaines ?, pp 49-51) range Le Monde diplomatique dans la catégorie "critique de la pensée unique", courant "centré sur la critique globale du système libéral". Ce numéro donne un reflet fidèle de cette image. (Par contre Le Monde des débats est présenté comme ayant un positionnement différent, s’opposant à la "démagogie des représentants de la contre-pensée unique", voir ci-dessus).
La croisade anti USA peut apparaître un peu lancinante dans cette succession de textes. Néanmoins les problèmes posés sont réels et cette lecture appelle à une salutaire prise de distance chez tout citoyen, consommateur de médias et bien sûr chez tout formateur. Ce dernier retrouvera l’écho de débats qui agitent son milieu autour des SIC. Bien des points évoqués ici étaient d’ailleurs déjà objet d’enthousiasme, de scepticisme et de polémiques quand sont apparus les premiers hypertextes et l’idée de "butinage" dans des bases de données comme forme d’apprentissage à privilégier, pour ne rien dire de la vague Logo, ou des premières simulations. Ces débats sont relancés, amplifiés, et bien sûr également enrichis, par l’utilisation d’Internet. Certaines attitudes de fond restent toutefois les mêmes.
On pourra adopter, en guise de conclusion, la position raisonnable de Joël de Rosnay, lui aussi bien dans son rôle en ce cas, quand tout en restant optimiste, position décalée de manière remarquable dans ce recueil, il incite à se méfier de certaines critiques qui, même si elles se veulent constructives, peuvent "masquer le débat en renforçant l’opposition stérile entre les prosélytes et les pourfendeurs de la société informationnelle". Pour J. de Rosnay, la priorité est "la création de contenus riches et originaux". Qu’il s’agisse de communication ou de formation, là est bien le nœud du problème en effet.