L’école est l’espace et le temps où l’on se construit en tant qu’individu et en tant qu’élève. Le lieu où l’on se donne le loisir (cf. étym. 1) d’apprendre, de cheminer. Pourquoi, alors, tant de souffrance, d’échec scolaire planifié, d’inégalités inacceptables, d’orientations subies ? Alors même que l’école, le collège, le lycée produisent de plus en plus de souffrance, la littérature professionnelle à destination des enseignants et éducateurs regorge de références au plaisir, et nous montre à quel point les sources de plaisirs peuvent être diverses et nombreuses. « Le plaisir d’apprendre, c’est-à-dire le plaisir de la découverte, le plaisir de se savoir plus malin, plus compétent, etc. » (Carré, 1999), de comprendre (Barth, 1987), de surmonter l’obstacle. Mais aussi le plaisir de vivre ensemble, de faire ensemble, de penser ensemble : « Le plaisir d’être ensemble, de bénéficier de contacts sociaux, de pouvoir échanger avec des condisciples, d’établir de nouvelles relations, d’éviter l’isolement, etc. » (Carré, 1999). Et à plus forte raison en classe de langues, le plaisir de s’approprier la saveur d’une langue, le plaisir de comprendre comment les autres pensent, comment ils se représentent le monde, et le plaisir de créer à son tour.
Les élèves français sont formatés à la compétition, et soumis à un système résolument inégalitaire. Il y a une dégradation de l’image de notre système éducatif, notable surtout au passage de l’élémentaire au collège. Une enquête IPSOS (2023) déclare que 40% des élèves français de 11 à 15 ans disent s’ennuyer à l’école. Du côté des enseignants, on observe une lassitude et un mal-être croissants dus aux contraintes administratives, à l’accumulation des réformes et des réunions, mais aussi parfois aux tensions dans la classe et/ou hors de la classe. En résulte, notamment, « la souffrance perceptible de certains enseignants, révélée par les mots, les silences, les soupirs, les traits tirés du visage, les positions du corps évoquant l’abattement et parfois les larmes » (Vergnon et Janner, 2015). Sans doute y a-t-il un écart important entre ce que notre école pourrait être et ce qu’elle est actuellement – voire comment elle est perçue… Comme si l’école était malade d’une schizophrénie qu’elle aurait générée elle-même et dont elle se satisferait, dans une dichotomie destructrice entre fin et moyens.
Et pourtant… il existe des établissements ou des classes, parfois, dans lesquelles apprenants et enseignants se rendent avec plaisir. Au-delà de « l’effet-établissement » et de « l’effet-maître », ne s’agit-il pas tout d’abord de changer les pratiques et de mettre au jour les partis pris sous-jacents, car c’est bien cette dimension politique qui trop souvent fait défaut, qui empêche de penser l’école comme une aventure humaine collective et formidable. Il est fort regrettable, mais pas inévitable, que l’on s’ennuie à l’école, que l’on ait mal à l’école. Pour Charmeux, enseigner c’est entre autres, donner la possibilité à tous les enfants de « travailler sur du vrai, sur de l’ambitieux et du valorisant. ». Dès lors, cette conscience politique doit réenchanter le monde de l’école, par des choix forts et assumés qui redonnent une place centrale au plaisir, à l’entraide, au rejet de toute forme d’injustice, à l’ambition pour tous, au refus de toute compétition. En classe de langues, ces partis pris mis en actes permettront de prendre conscience qu’ensemble on est plus forts, on est plus intelligents que seul, que le collectif, ce n’est pas la négation de l’individu, mais au contraire sa prise en compte dans le regard de l’autre, des pairs comme de l’adulte. C’est cet engagement qui, mis au service de l’enseignement- apprentissage des langues, fait des apprenants des acteurs à part entière d’un parcours de toutes et tous vers l’autonomie langagière.
Allons plus loin. Demandons-nous si le plaisir est une fin ou un moyen. À en croire notamment les conclusions (toujours très provisoires) des neurosciences, le plaisir est le moteur premier de l’apprentissage. Mais après tout, faut-il vraiment rappeler que dans ces temps dévolus à l’apprendre, ce sont bien les apprentissages qui peuvent et doivent être source de plaisir ? Ou encore que plaisir et effort ne sont pas, loin s’en faut, incompatibles ? Il s’agit « même d’oser avouer aux élèves notre gourmandise à l’approche de la vérité et savourer avec eux le plaisir de la découverte » (Meirieu, 2014 : 43).
Dans cette 18ème Université du Secteur Langues du GFEN, nous proposons de nous mettre en réflexion sur le plaisir d’enseigner et le plaisir d’apprendre autour de trois axes :
Tout d’abord, « le plaisir de découvrir ». Éprouver et susciter la curiosité, moteur de l’enseignement- apprentissage des langues, par l’étonnement, l’énigme, et la mise en questionnement.
Puis, « le plaisir de comprendre ». (Se) mettre en recherche, développer des stratégies et créer des liens entre les savoirs par des dispositifs ambitieux, des défis et des enjeux forts.
Et enfin, « le plaisir de se sentir capable » et en réussite. Rendre les apprenants autonomes, capables de prendre des risques sans se mettre en danger, cheminer sans crainte. Rendre visible le plaisir d’avoir surmonté l’obstacle, vivre ensemble l’aventure collective des savoirs.
Barth Britt-Mari (1987). L’apprentissage de l’abstraction. Paris : Retz.
Carré Philippe (1999). L’apprenance : vers un nouveau rapport au savoir. Paris : Dunod.
Charmeux Éveline, « Où se niche la dimension politique dans nos pratiques ? » https://share.google/DFCqbFd1WnT2fyCO4
IPSOS-BVA, (2023) 40% des 11-15 ans déclarent que l’école les ennuie. https://www.ipsos.com/fr-fr/40-des-11-15-ans-declarent-que- lecole-les-ennuie
Meirieu Philippe (dir.) (2014) Le plaisir d’apprendre. Paris : Autrement.
Vergnon Marie et Janner Martine, « Accompagner chemin faisant une équipe d’enseignants en dynamique d’innovation : importance des dimensions d’Intersubjectivité et d’Éthique », Dans Carrefours de l’éducation 2015/1 n° 39, Éditions Armand Colin, p. 69-84. https://shs.cairn.info/revue-carrefours-de-l-education-2015-1-page-69?lang=fr
Vergnon Marie et Lescouarch Laurent, « Le CLAS, un espace pédagogique en tension » (présentation s’appuyant notamment sur plusieurs recherches menées entre 2012 et 2022), 2023. https://www.caf.fr/sites/default/files/medias/161/Partenaires/Enfance%20et%20Parentalit%C3%A9/Parentalit%C3%A9/CLAS/AP%20et%20El%C3%A9ments%20de%20cadrage/AAP%20CLAS%2023.24%20-pr%C3%A9sentation%20partenaires%20.pdf
Pour tout renseignement : Jeanny Prat, aj.prat@wanadoo.fr