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Carré des sciences, Paris, janvier 2006

1er Colloque "Apprentissage des langues premières et secondes"

Compte-rendu d’Eva Schaeffer-Lacroix, doctorante en didactologie des langues et cultures à Paris 3
 
Présentation générale
Mercredi 25 janvier 2006 - Matin : "Bases cérébrales du langage"
Mercredi 25 janvier 2006 -après-midi : "Quels outils pour demain ? Questions et méthodes dans l’étude de l’acquisition des langues premières et secondes"

Présentation générale

Le colloque "Apprentissage des langues premières et secondes" de 2006 a été organisé par le Réseau Européen "Apprentissage des langues : dysfonctionnements et remédiations". Il a rassemblé des spécialistes internationaux qui ont fait des exposés concernant les domaines suivants qui ont structuré les trois journées du colloque :

-   Dysfonctionnements dans l’apprentissage du langage ;
-   Apprentissage de l’écrit ;
-   Approches translinguistiques : acquisition de la langue maternelle orale ;
-   Approches translinguistiques : bilinguisme et acquisition des langues secondes ;
-   Bases cérébrales du langage ;
-   Quels outils pour demain dans l’étude de l’acquisition des langues premières et secondes ?

Les chercheurs et chercheuses venus de nombreux pays européens et des Etats-Unis ont présenté leurs exposés en anglais et certains en français. Les interventions que nous avons pu suivre (celles du mercredi 25 janvier 2006) ont toutes été illustrées par une présentation powerpoint. Les temps de parole ont été respectés de façon plus ou moins scrupuleuse. Les questions qui ont suivi les présentations ont été posées par un nombre relativement restreint de chercheurs et chercheuses.

Nous allons retracer ci-dessous les grandes lignes des conférences et détailler certaines davantage, ceci selon nos priorités de recherche. Notre attention se porte particulièrement sur les débats évoqués concernant l’acquis et l’inné, le rôle des chunks et la nativisation (abordée sous le biais du "transfert" lors des exposés). Nous nous intéressons aussi aux nouveaux outils de recherche présentés par certains chercheurs.

Mercredi 25 janvier 2006 - Matin : "Bases cérébrales du langage"

Intervenants :
-   Angela D. Friederici, Max-Planck-Institut, Leipzig ;
-   Ghislaine Dehaene-Lambertz, CNRS, CEA, Orsay ;
-   Jean-François Démonet & Dominique Cardebat (INSERM, Hôpital de Toulouse) ;
-   Susanne Reiterer, Universités de Stuttgart & Tübingen.

Angela D. Friederici, Max Planck Institute for Human Cognitive and Brain Sciences, Leipzig (Allemagne) : "Language comprehension in the young and the adult brain"

Les recherches de l’équipe d’A.D. Friederici portent sur les processus sémantiques et syntaxiques et la dynamique temporelle soutenus par les réseaux neurologiques. Selon cette équipe, les bases cérébrales pour le traitement du langage sont mises en place assez tôt, ce qui suggère une certaine continuité entre le cerveau du bébé et de l’adulte. L’inné semble être mis en avant par cette perspective de recherche.

Ghislaine Dehaene-Lambertz, CNRS, CEA, Orsay : "Les bases cérébrales du langage chez le nourrisson"

G. Dehaene-Lambertz est spécialiste de l’étude du langage des bébés à l’aide de l’imagerie cérébrale. Elle montre que le cerveau d’un bébé de 2 - 3 mois comporte déjà de multiples caractéristiques du cerveau d’un adulte. Le cerveau est, selon elle, d’une grande plasticité à tout âge. L’inné et l’acquis semblent se côtoyer dans cette présentation.

Jean-François Démonet & Dominique Cardebat (INSERM, Hôpital de Toulouse) : "Le renouveau de la neuropsychologie du langage : l’imagerie fonctionnelle cérébrale"

Spécialiste des lésions cérébrales, J.-F. Démonet souligne l’importance de l’hémisphère droit pour le traitement du langage. Il évoque la possibilité de compenser des lésions cérébrales par activation d’autres régions cérébrales que celle activées avant la lésion. L’acquis est ainsi mis en avant.

Susanne Reiterer, Universités de Stuttgart & Tübingen, Allemagne (Autrichienne, Postdoc Tübingen) : "Neurosciences cognitives, acquisition des langues secondes et bilinguisme. Facteurs déterminants dans l’acquisition de L2 ; perspectives en neuroimagerie".

La chercheuse part d’une allégorie où elle compare l’apprentissage d’une L2 à la croissance d’une plante qui a ses caractéristiques propres, mais qui dépendra également du sol, du soleil, de la pluie et du vent. Elle aborde, avec cette image, le débat entre environnement et gènes (ou entre l’acquis et l’inné) comme facteurs qui influenceraient ou expliqueraient l’apprentissage de L2.

S. Reiterer liste des facteurs susceptibles de jouer un rôle pour l’apprentissage de L2, classés selon des domaines comme le social, le biologique, le psychologique, etc. Elle précise que des études concernant le cerveau et le langage faites à l’aide de l’imagerie cérébrale existent dans le domaine de l’aptitude, de la mémoire de travail, de la cognition et du contrôle du langage. Des études concernant l’aphasie de bilingues ont montré l’existence de patterns de rétablissement fonctionnels variés, ce qui représente un argument en faveur de l’acquis.

L’âge auquel on commence à apprendre une lange ne semble pas être un facteur aussi décisif que l’aptitude. Le degré d’aptitude semble être lié au degré d’activation de zones dans le cerveau, une activation qui semble fonctionner selon la devise "less is more" : un apprenant avancé semble activer moins certains zones du cerveau quand il parle qu’un apprenant moins avancé. On peut dire que les apprenants avancés utilisent le cerveau de façon plus économique que les moins avancés.

Un deuxième facteur que S. Reiterer met en avant est l’entraînement linguistique : l’entraînement linguistique massif peut influer sur l’activation coopérative du cerveau ("cooperative brain activation"). L’environnement peut ainsi influencer l’évolution de la performance langagière.

Étude faite par S. Reiterer : "EEG - cohérence et synchronisation"

Résultats d’une de ses études : Des étudiants autrichiens, non-spécialistes de L2 (anglais) sont moins performants lors d’une tâche de compréhension orale que leurs camarades spécialistes de L2, et ceci aussi bien en ce qui concerne la tâche ayant un input en L1 qu’une tâche ayant un input en L2. Ceci suscite la question de travail : Que modifie l’apprentissage d’une L2 dans le cerveau ?

Le cerveau d’Emil Krebs, un polyglotte parlant 50 langues (19e / 20e siècle), a été examiné. On a constaté des traces dans la zone de Broca et dans l’insula gauche qui semblent différencier son cerveau de celui d’autres personnes connaissant moins de langues que lui. La question de travail posée ci-dessus peut donc être reformulée comme suit : Les traces dans le cerveau - sont-elles la conséquence ou l’origine d’une grande aptitude linguistique ?

Mireille Besson & Sylvain Moreno (CNRS, Université Aix-Marseille 1) : "Imagerie cérébrale et prosodie"

Cette perspective de recherche semble défendre l’idée que les connexions neuronales créées grâce à une activité musicale peuvent profiter au développement de la compétence langagière.

La prosodie a des composantes émotionnelles et des composantes linguistiques, comme focus, modalité, segmentation (accent de mots, pauses, intonation). La fréquence fondamentale, le rythme, les caractéristiques spectrales sont des sujets de recherche bien connus grâce au domaine de la musique.

La question de travail de M. Besson et de S. Moreno évoquée dans l’exposé est la suivante :

Le traitement de la hauteur tonale, est-il différent en ce qui concerne le langage et en ce qui concerne la musique ?

L’expertise musicale montre qu’il existe des différences anatomiques et fonctionnelles entre musiciens et non-musiciens. La pratique musicale semble influencer l’organisation de régions cérébrales qui ne sont pas spécifiques à la musique. Peut-on transférer les résultats de recherches concernant la musique à l’apprentissage d’une L2 ?

Hypothèse de travail de M. Besson et de S. Moreno : L’entraînement musical pourrait favoriser des transferts positifs sur d’autres domaines cognitifs. Nous pensons retrouver ici "l’envers" du concept de nativisation (le rôle soit positif, soit négatif que peuvent jouer dans un domaine x les performances ou habitudes que l’on a à sa disposition dans un domaine y).

L’entraînement musical peut-il influencer le traitement du langage ?

Expérience mise en place  : faire dire à des enfants de 8 ans...
-   si la dernière note d’un extrait de musique est "juste" ou "étrange" ("étrange" étant défini comme "faux" ou "en dehors de la tonalité") ;
-   si des syllabes finales de phrases extraites de livres d’enfants sont de hauteur attendue ou pas.

Les résultats de ces recherches montrent une différence de capacité de discrimination entre musiciens et non-musiciens pour détecter des différences prosodiques. Cela est vrai pour la musique et le langage. L’oreille musicale semble augmenter la capacité de détection de hauteur dans le langage.

Peut-on entraîner les apprenants de L2 grâce à la musique ?

Expérience menée par Sylvain Moreno dans le cadre de sa thèse :

S. Moreno met en place un dispositif à caractère expérimental, avec pré- et post-test, à Marseille, dans une école primaire, comprenant des enfants de 8 ans, tous droitiers, tous "du même milieu", issus de 2 classes différentes, autant de filles que de garçons, sur une durée de 8 semaines. L’effort d’obtenir un échantillon le plus uniforme possible est mis en avant. Le premier groupe est entraîné avec un jardin musical : les enfants se déplacent sur des patchs de couleur qui donnent des sons faisant partie d’une gamme.

L’autre groupe fait un programme de dessin - peinture où le mouvement est un élément important.

Résultat de cette expérience : Il n’y a pas d’amélioration de la performance. Le laps de temps était-il trop court ? Le cadre était-il trop expérimental ? Il est prévu de se pencher sur des facteurs supplémentaires, comme le type d’éveil auquel les enfants ont été exposés. Il paraît par contre possible d’aider des enfants dyslexiques par un entraînement phonologique et audio-visuel : les dyslexiques semblent en effet être déficitaires en ce qui concerne la perception de variations de hauteurs tonales. L’équipe de M. Besson envisage un projet qui cherchera à montrer que l’on peut les aider grâce à un entraînement musical.

Mercredi 25 janvier 2006 -après-midi : "Quels outils pour demain ? Questions et méthodes dans l’étude de l’acquisition des langues premières et secondes"

Intervenants :
-   Brian Mac Whinney (Université de Carnegie - Mellon)
-   Sven Strömquist (Université de Lund)
-   Paul van Geert (Université de Groningen)
-   Christophe Pallier (CNRS, CEA, Orsay)

Séance de conclusion : Les réseaux et les langues en Europe : quelles perspectives ?

Brian Mac Whinney (université de Carnegie - Mellon, USA) : "L’utilisation d’Internet dans l’acquisition L1 et L2 : les outils de demain"

B. Mac Whinney a développé de nouvelles méthodologies pour l’étude de l’acquisition de L1 et de L2. Ce chercheur favorise l’idée de plasticité du cerveau par rapport à celle d’une préformation (l’acquis plutôt que l’inné). Pour lui, l’émergence est un concept important. Les sciences cognitive s’appuyant sur ce concept ont besoin de méthodes et d’outils bien développés comme :
-   les corpora ;
-   l’analyse audio et audio-visuelle ;
-   les simulations ;
-   la génétique ;
-   l’observation de l’apprentissage en temps réel.

B. Mac Whinney met en avant des aspects du langage comme la sélection, les codes, la résonance, la perspective, les chunks et les maps (carte cérébrale). Il pense que la L1 s’apprend à peu près comme la L2, à la différence près que l’on a plus ou moins de temps pour apprendre.

Le chercheur évoque le concept de transfert que nous rapprocherions du concept de nativisation. Il dit que tout ce qui peut se transférer va se transférer. Il exclut de ce processus uniquement la morphophonologie : "Everything that can transfer, will : word order, phonology, pragmatics, semantics. Morphophonology cannot.". Nous nous demandons si cette notion de transfert est utilisée ici dans un sens d’apport positif (savoir profiter des procédures acquises pour la L1) ou dans le sens d’un apport potentiellement perturbateur que nous rapprocherions au concept de nativisation : les procédures acquises ne sont pas forcément valables et utilisables en L2.

Parmi la multitude de types d’émergence présentés, nous souhaitons citer le type appelé "Emergent chunks" (fluency), bien décrit par Nick Ellis.

Nous retenons (dans l’espoir d’y voir plus clair à un moment donné) les affirmations suivantes de B. Mac Whinney : "Weak chunks, weak resonance", "Chunks mesh into slots" et "Fluency arises from chunk meshing".

Sven Strömquist (Université de Lund, Suède) : "Analyzing the online structure of reading and writing"

Site

S. Strömquist travaille au "Centre for languages and literature" de Lund qui a pour vocation de rassembler des chercheurs de toutes disciplines pour coopérer dans un domaine donné, ici le comportement langagier.

Le laboratoire de Lund héberge des unités qui étudient le mouvement des yeux et / ou des doigts pendant la lecture, une unité observant l’écriture, une unité de phonétique et d’acoustique, une unité de réalité virtuelle, etc. Le laboratoire dispose également d’outils pour partager les corpus de recherche.

Eye tracking unit  :

Cette unité qui observe les mouvements des yeux part de l’idée que l’utilisation réelle de la langue est à prendre en compte. Dans ce context, la doctorante Maria Wiktorsson a travaillé sur les chunks (notre interprétation de "prefabricated English"). Une de ses questions de recherche était la suivante : Y a-t-il un lien entre la nature des chunks et la rapidité avec laquelle on décode les mots ?

Paul van Geert (Université de Groningen, Hollande) : Systèmes dynamiques et acquisition du langage

P. van Geert est chercheur-mathématicien. Un système dynamique est, selon lui, un moyen pour décrire et formaliser comment quelque chose évolue d’un état A vers un état B, en s’appuyant entre autres sur le postulat "later is a function of earlier".

Ce chercheur travaille sur les systèmes dynamiques dans le but de donner aux recherches en acquisition du langage un outil statistique susceptible de refléter de façon relativement adéquate la réalité de l’utilisation du langage. Les outils traditionnels des sciences dures cherchent à écarter les données qui sortent d’une norme donnée. Contrairement à cela, les systèmes dynamiques tiennent compte des écarts, des variances et incertitudes que l’on peut trouver dans les corpus. Un exemple : la façon de tracer des courbes basées sur des concepts comme "faux" ou "vrai" est abandonnée en faveur d’une formalisation qui essaie de mieux tenir compte des facteurs multiples de la réalité.

Les recherches de l’équipe de P. van Geert examinent, entre autres, des évolutions langagières où un apprenant passe de la production d’un à deux à plusieurs mots. Les ambiguïtés observées sont considérées comme signes pour des structures qui émergent. La variabilité montre la différence qui existe entre deux stades mesurés.

Résumé en quelques phrases clés, fourni par le chercheur :
-   «  focus on the dynamics, the time-evolution, map the complexity, plasticity ;
-   focus on variability within and between persons ;
-   have a statistical and methodological thinking that is consistent with the dynamic nature of the phenomena under study.
"

Christophe Pallier (CNRS, CEA, Orsay) : "Nouvelles approches du bilinguisme et de l’acquisition du langage utilisant l’imagerie cérébrale du langage"

Le traitement de la L1 et de la L2 serait fait dans les mêmes régions du cerveau : "les activations se superposent". Chez certains apprenants qui ont appris la L2 tardivement il semblerait que les zones sont séparées, mais il n’y a pas de test formel qui prouve cela. Chez les bilingues de très haut niveau, cette superposition semble être assez forte. Si la L2 est moins maîtrisée, il semble y avoir moins de superposition.

Nouvelles questions et amorces de réponses :
-   le cerveau des bilingues se distingue-t-il de celui des monolingues ? è Il y a un endroit dans le cerveau qui a de plus en plus de matière grise à force que l’on avance dans le bilinguisme. Mais on ne sait pas ce que fait cette région cérébrale.
-   Existe-t-il une aptitude pour apprendre une L2 ? è Il existe une capacité appelée "mémoire phonologique". Elle peut être responsable de cette aptitude.
-   Les bilingues utilisent-ils leur cerveau autrement que les monolingues ? è Des tests concernant la capacité de discriminer et de produire des sons semblent prouver que oui.
-   Y a-t-il une période critique d’apprentissage de L2 ? Il semble que non.
-   Est-ce que la L1 laisse des traces irréversibles ? Peut-être pas.
-   Peut-on oublier sa L1 ? Il y a des traces de L1 "endormie".