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Quelles compétences et quelle culture numérique pour les "digital natives" ?

Quelques notes suite à la conférence
 
1. Natifs ou naïfs numériques ?
2. Résumé de la conférence, proposé par les organisateurs
3. Dépasser le mythe à l’aide d’enquêtes sociologiquement solides
4. Passer du temps en ligne ou y faire quelque chose ?
5. Les aspects étudiés
6. Des résultats éclairants
7. Rôle de l’âge, du niveau social et du genre
8. Conclusions et questions finales

Conférence-débat d’Eszter Hargittai ((professeur à l’université de Northwestern), dans le cadre du cycle annuel des conférences "Pédagogie universitaire numérique" initié par la Mines (Mission numérique pour l’enseignement supérieur, MESR), l’université numérique de Paris Ile de France, le service Tice de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’Enead. (Vous trouverez des notes sur la première conférence de la série sur ce site.)

1. Natifs ou naïfs numériques ?

Le titre anglais de la conférence donne d’emblée la tonalité de l’exposé : "Digital Natives or Digital Naïves ? Internet Skills among members of the ’Net Generation’", les membres de la génération Internet, les jeunes adultes d’aujourd’hui sont-ils des natifs ou des naïfs numériques ?

Eszter Hargittai, en sociologue soucieuse de bonne méthodologie, a voulu aller au-delà des affirmations si souvent entendues, qui laisseraient à penser que tous les jeunes d’aujourd’hui sont de plain-pied dans un univers numérique qu’ils maîtrisent totalement.

2. Résumé de la conférence, proposé par les organisateurs

Nous citons. "Les questions portant sur les compétences numériques de la génération des ’digital natives’ sont au cœur des débats universitaires et sociologiques. Les étudiants qui peuplent les amphithéâtres et les salles de cours sont-ils plus doués que leurs aînés dans la pratique et la compréhension d’Internet ? Ont-ils une culture numérique ’innée’ qui leur permet de mieux appréhender les évolutions de ces technologies ? Et comment définir cette nouvelle culture ?

En partant du constat que le fossé numérique a évolué depuis dix ans et concerne maintenant plus l’usage des technologies que leur accès, Eszter Hargittai, professeur à l’université de Northwestern au sein du département des Communications et de l’Information, débattra de la question des compétences numériques en se basant sur les résultats de ses recherches, notamment de l’évaluation des compétences et connaissances numériques d’étudiants de première année."

3. Dépasser le mythe à l’aide d’enquêtes sociologiquement solides

L’exposé propose donc d’aller au-delà du mythe, en présentant les résultats d’enquêtes menées sur de jeunes adultes, étudiants principalement, donc a priori plus privilégiés culturellement que la moyenne de la population. La même cohorte de sujets a été suivie sur plusieurs années, l’enquête a été menée "papier-crayon", par le biais d’observations et d’interviews, ce qui a été un autre moyen de lui donner une légitimité scientifique. Le nombre de sujets (plus de 1 000) est lui aussi suffisamment important pour garantir la qualité de l’enquête.

4. Passer du temps en ligne ou y faire quelque chose ?

Une des premières conclusions pointée par l’enquête est que, certes, les jeunes passent beaucoup de temps en ligne mais qu’ils n’y ont pas, pour autant, un grand nombre d’activités diverses et que celles-ci ne sont pas aussi approfondies que l’on pourrait tendre à le croire.

5. Les aspects étudiés

L’insistance a été mise sur les habiletés des sujets (skills). Les domaines suivants ont été examinés.
-  Prise de conscience (awareness) et compréhension.
-  Participation (rejoindre des communautés ; y créer du contenu).
-  Recherche d’information et capacité à juger sa fiabilité.
-  Connaissance des problèmes de respect de la vie privée et de sécurité.

6. Des résultats éclairants

Il s’avère que bien des assertions ou implications couramment lues ou entendues doivent être fortement relativisées. Ainsi 34% des sujets interrogés en 2010 ne savent pas identifier la signification de la copie cachée (bcc) dans un courrier électronique (il s’agissait de répondre par le biais d’un QCM). En 2009, seuls 4% des sujets utilisaient Twitter, le chiffre monte à 18% en 2010 et 37% en 2012. On est encore loin d’une majorité. Cet usage de Twitter semble en lien avec le niveau socio économique des personnes interrogées (toutes étudiantes rappelons-le).

Pour ce qui est de créer des contenu mis en ligne, moins de la moitié des répondants l’a jamais fait, et aucun ne le fait régulièrement ; 13% n’ont jamais eu aucune des activités liées au web social.

La conférencière insiste sur le fait que les réponses concernant la recherche d’informations et l’évaluation de la fiabilité de cette information doivent être interprétées avec prudence : il peut y avoir un fossé entre ce que les personnes affirment et la réalité de leurs actions.

7. Rôle de l’âge, du niveau social et du genre

Il est intéressant de noter que l’âge n’a pas d’influence sur les résultats. En dessous de 50 ans la population est homogène pour ce qui est étudié ici. Par contre, le niveau socio économique a un impact sur les habiletés, et l’écart demeure au fil des années dans l’étude. Pour ce qui est de l’influence du genre, les femmes ont une évaluation de leurs compétences comme plus faibles que les hommes (ce qui, évidemment, ne signifie pas que ces auto-évaluations doivent être considérées comme exactes mais on sait qu’une sous-estimation de ses capacités a une influence sur le comportement).

8. Conclusions et questions finales

Eszter Hargittai insiste sur l’importance d’une prise de conscience des manques évidents de maîtrise des outils et usages du monde du numérique, y compris chez les jeunes. Il est risqué de présupposer une connaissance "correcte" de ces outils, y compris chez une population de jeunes adultes. Les usages ne sont pas aussi maîtrisés ni aussi répandus que les médias ou d’autres sources pourraient le laisser penser. Nous ne pouvons qu’approuver cette prudence et avons apprécié la qualité des enquêtes présentées. Tout projet pédagogique appuyé sur les TIC devrait tenir compte de tels résultats. Il est important que les chercheurs qui, comme nous, souhaitent développer les usages du numérique et exploiter son potentiel pédagogique puissent s’appuyer sur eux pour étayer leurs demandes de prudence, de formation préalable, etc.

Le moment des questions de l’auditoire, présent dans la salle ou intervenant à distance (les organisateurs semblaient ravis que 30 personnes se soient connectées en direct, est-ce un succès, un début... ?) a révélé la difficulté d’un groupe de pédagogues à entrer dans la perspective d’une sociologue. Certains auraient voulu des réponses à des questions de politique éducative : que faudrait-il faire si l’on était en charge d’un programme de développement de l’usage des technologies, etc. ? E. Hargittai a essayé de faire comprendre que là n’était pas son rôle. Il est important, en effet, de ne pas mélanger les genres. Et tout aussi important de connaître les travaux de chercheurs comme la conférencière pour mieux cadrer et pondérer certains choix.

La question des jeux a été rapidement abordée au moment de la discussion, en particulier pour élargir certains critères pris en compte dans l’étude (il pourrait y avoir des critères liés à ce secteur qui seraient plus pertinents que la connaissance du codage bcc par exemple), ce qu’Eszter Hargittai a volontiers reconnu devoir faire. Alors que l’on entend beaucoup parler de l’usage des jeux en ligne pour l’apprentissage des langues (voir la sortie de récents numéros des revues Alsic ou ReCall, les différences de perception et d’usage liées au genre soulignées pendant la conférence, devraient, par exemple, être bien prises en compte. Plus généralement nous retiendrons la nécessité d’une prudence face à certains déferlements d’enthousiasme pour de nouvelles pistes pédagogiques qui ne devraient pas devenir des chemins vers des discriminations accrues entre apprenants. On retrouve là un problème bien connu dès qu’il s’agit d’une innovation pédagogique. Il convient de toujours se demander si une innovation ne va pas profiter d’abord à ceux qui en ont le moins besoin. Ce qui motive les chercheurs et les décideurs n’est pas toujours ce qui est le plus adapté au terrain visé. Les propos d’E. Hargittai comportaient d’utiles mises en garde dans cette perspective.


Pour regarder la conférence en ligne.