<:en-tête:>

 

    Autoformation et multimédia    Didactique    Linguistique    Ingénierie de formation

Analyse de

Cahiers Pédagogiques : Faut-il avoir peur de l’autoformation ?

no 370, janvier 1999
 
Entrée en matière
Un titre et des coordinateurs représentatifs
De grands noms
Une approche spécifique à la revue
Différents types de contributions
Les contributions de P. Carré
Cadrage général
Des termes aux concepts
Des textes (trop ?) brefs
Autoformation et TIC
Conclusion
L’autoformation fait facilement peur dans les milieux de la formation initiale, où elle bouscule, plus encore qu’en formation continue, des habitudes bien ancrées. Ce numéro des Cahiers Pédagogiques propose une entrée en matière "dédramatisante", bien que parfois un peu allusive.

Entrée en matière

Le lecteur est prévenu d’emblée dans l’éditorial (p 8) que l’idée d’autoformation n’est pas neuve, que la contestation de la domination de l’enseigner sur l’apprendre ne l’est pas non plus, et cela même en formation initiale, et enfin que les changements radicaux de paradigmes ou pour le moins de perspective qui caractérisent l’autoformation sont plus sensibles en formation d’adultes. Un tel rappel est fondamental. La formation initiale a tort de trop souvent ignorer ce qui se passe en formation continue. L’éditorial général du numéro, p 1, signé de François Clerc, qui évoque le "PAF - Plan Académique de Formation" des enseignants du second degré, insiste d’ailleurs avec pertinence sur les "problèmes d’ingénierie de formation, inconnus de nombreux formateurs en IUFM". L’ingénierie est une approche étroitement liée à la formation d’adultes et indispensable pour penser l’autoformation en milieu institutionnel. Les responsables du dossier ont également raison de rappeler, ici comme dans leurs écrits antérieurs, l’importance de la perspective historique et la pertinence du retour à quelques grands ancêtres, Rousseau, Pestalozzi, par exemple. A un moment où l’autoformation est trop souvent associée systématiquement et quasi exclusivement au recours aux TIC, cette ouverture du champ de la réflexion ?? : est essentielle. L’autoformation est tout autre chose qu’une totale nouveauté se résumant en l’installation des apprenants dans un centre de ressources multimédia doté d’installations inconnues auparavant. Il faut toujours insister encore et encore sur ce fait.

Un titre et des coordinateurs représentatifs

On remarque d’emblée que le titre "Faut-il avoir peur de l’autoformation ?"est révélateur de l’attitude a priori inquiète des lecteurs d’une revue qui s’adresse en priorité à la communauté de l’enseignement primaire et secondaire ("Cahiers pédagogiques - changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société" est l’intitulé complet qui figure sur chaque page de couverture).Ce numéro est coordonné par Philippe Carré et Odile Brouet. P. Carré est la personnalité la plus régulièrement sollicitée et citée dès qu’il s’agit d’envisager l’autoformation en milieu institutionnel. On retrouve ici ses fameux "sept piliers de l’autoformation", qui sont devenus un classique. Ces piliers sont, rappelons-le, les suivants (p 16) : projet individuel, contrat pédagogique, mécanisme de préformation, formateurs-facilitateurs, environnement ouvert de formation, alternance individuel-collectif, triple niveau de suivi.La spécialisation de P. Carré  ?? : en langues, à côté de ses excellents ouvrages de référence sur l’autoformation (P. Carré, 1992  : L’autoformation dans la formation professionnelle, La documentation française ; P. Carré, A. Moisan, D. Poisson, 1997 : L’autoformation - Psychopédagogie, ingénierie, sociologie, PUF) justifiait pleinement ce choix. Le second coordinateur est Odile Brouet, qui est à la fois ancienne enseignante du second degré et responsable de centre de formation chez Renault, le choix est donc également très pertinent. L’expérience du centre de ressources en langues de Renault a été pionnière.

De grands noms

On note que la participation des membres du Graf (Groupe de Recherche sur l’Autoformation en France) au dossier est soulignée. Le sommaire présente quelques figures phares du domaine tel qu’il est appréhendé en dehors des cercles de l’Education Nationale. En particulier Joffre Dumazedier, grand pionnier de "Peuple et culture" et spécialiste incontournable du champ "autoformation" ; Gaston Pineau, référence pour les histoires de vie ; Pascal Galvani, qui s’intéresse à la problématique des blasons ; Georges le Meur, qui étudie l’autodidaxie ; Claire Héber-Suffrin, qui travaille sur les réseaux d’échanges de savoirs. La vedette de la prise d’initiative des élèves dans l’Educati ?? :on Nationale, Philippe Meirieu (qui sera éventuellement la seule référence déjà connue des lecteurs de la revue) est également opportunément présent. Son titre annonce "Il n’y a d’apprentissage véritable qu’en autoformation".Les coordinateurs ont pu ici encore reproduire une contribution proposée ailleurs préalablement. On remarque, en effet, que plusieurs textes reprennent telles quelles ou en les condensant de précédentes publications. Parfois la modification de titre donne une couleur différente à la contribution. Cette pratique correspond bien à l’approche de la revue (c’est également celle de revues comme Sciences Humaines ou Educations) et n’est pas un handicap pour le lecteur, bien au contraire. Seuls le chercheur ou l’étudiant à la recherche de citations pour un article "scientifique", un mémoire ou une thèse seront attentifs à cet aspect "vulgarisateur grand public" un peu éloigné parfois de ce qu’il est légitime de citer dans la communauté académique.

Une approche spécifique à la revue

Dans les Cahiers Pédagogiques les textes sont assez courts et se veulent accessibles et synthétiques. Les brèves citations de noms célèbres (Kant, Montaigne, Popper, Rousseau...) mises en en-tête ou en encadrés de liaison  ?? : alternent avec des dessins humoristiques dans l’ensemble assez réussis (la quasi-totalité échappe au côté blague de "potache" souvent exaspérant pour le lecteur). Une citation du Jardin du prophète, un petit extrait de Bouvard et Pécuchet, un bref encadré d’un ancien permanent syndical évoquant son itinéraire personnel et quelques notes de ce type dans les articles eux-mêmes veulent équilibrer le dossier et lui donner sa tonalité particulière, réussie dans son style et bien adaptée à son public, et ici également à toute personne qui, au-delà des cercles de la formation initiale, chercherait un point d’entrée actuel et pas trop "imposant" au domaine traité.On remarque également des encadrés résumant un ouvrage. L’équilibre est respecté entre des titres relevant du domaine formation d’adultes, sciences de l’éducation (Les nouveaux autodidactes, de G. Le Meur, 1997) et d’autres concernant plus spécialement les enseignants (Apprendre ensemble : pour une pédagogie de l’autonomie, de M. Brunot et F. Grosjean, paru au CRDP-Mafpen de Grenoble, date non précisée). Le primaire est assez peu présent. On trouve toutefois un encadré "Ce qu’en disent les professeurs d’école", p 50.L’encadré "L’autoformation sur le web" donne une touche de cette modernité branchée indispensable aujourd’hui. Notons toutefois que le site du Graf n’est pas très riche. Le lecteur int&eac ?? :ute ;ressé par l’utilisation du multimédia pour la formation s’intéressera plutôt au site hôte, plus généraliste, de l’OTE (Observatoire des Technologies pour l’éducation en Europe), qui est plus fourni et régulièrement renouvelé (http://services.worldnet.net/ote/).Comme le soulignent les coordinateurs dans leur éditorial (pp 8-9), la nouveauté vient ici du choc entre les deux mots "autoformation" et "école". Les fantasmes de solitude, de "mort des profs" sont plus sensibles à l’école que quand il s’agit d’adultes.

Différents types de contributions

Le numéro propose quatre types de contributions, annoncées dans l’éditorial (p 9). D’abord "un tour d’horizon... [de] ce mot-valise très flou et très galvaudé". On commencera ainsi par J. Dumazedier, évoqué ci-dessus. Ensuite, un "petit tour du côté de la formation des adultes et de tout ce qui se fait hors l’école", puis "un zoom sur ce qui se fait, malgré tout, à l’école". Dans l’esprit de la revue, on trouve enfin "par-ci par-là quelques textes que l’on a voulus "éclairants" sur des pratiques, des définitions, des stabilisations (provisoires) de notions, somme toute assez aléatoires".

Les contributions de P. Carré

La contribution de P. Carré à la première partie souligne fort astucieusement "les mythes de l’autoformation" (pp 19-21) en énumérant neuf : "Robinson ou (...) la soloformation" (on remarquera l’arrivée du qualificatif "solo" qui émerge actuellement dans beaucoup de discours, "vivre en solo", etc.) ; "IBM ou (...) ça exige un matériel sophistiqué" ; "Crésus ou (...) c’est fait pour les riches" ; "Le comptable ou (...) ça fait faire des économies" ; "Le complot ou (...) c’est la fin des formateurs" ; "La sieste ou (...) c’est pour les profs paresseux" ; "l’enseigneur ou (...) c’est l’anarchie" ; "Mani ou (...) c’est tout ou rien"  ; "Le couturier ou (...) ça passera". L’inventaire résume très bien ce que tout intervenant sur le sujet entend régulièrement monter de son auditoire inquiet ou agressif. Ces deux pages résument de manière percutante le discours stéréotypé fréquent et les arguments que l’on peut lui opposer : les personnes-ressources sont multiples et fondamentales, les grands réseaux d’autoformation (APP...) ne font appel aux technologies que de façon mineure, l’enjeu est de faire la preuve d’une productivité supérieure grâce à une meilleure efficacité des apprentissages et non de chercher à faire des &eacut ?? :e ;conomies, le pédagogue a encore quelques centaines de belles années devant lui, l’accompagnement de l’autoformation est extrêmement exigeant, la prise de contrôle de l’apprenant peut être graduelle...Les nécessaires mises en garde apparaissent aussi dans le texte qui évoque la vigilance nécessaire face aux dérives éthiques toujours possibles.Tout étudiant en didactique ou sciences de l’éducation, tout formateur de formateurs, tout enseignant "de base", pourra utilement garder à l’esprit ces points de résumé.On retrouve par ailleurs, sous forme d’encadrés reprenant des contributions précédentes quelques formules bien connues de P. Carré, comme les sept piliers évoqués plus haut ou la "galaxie de l’autoformation", rappelée (p 12) avec un extrait du Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation (Nathan), dans sa dernière édition de 1998.

Cadrage général

Le texte de Joffre Dumazedier (pp 10-11) qui ouvre le dossier, propose un cadrage très général, replaçant bien l’autoformation dans le courant sociologique où elle s’est développée depuis quelques décennies (et ce bien avant que les spécialistes des TIC ne la découvrent en ignorant trop souvent ces réflexions préalables, que l’on peut trouver dans Education Perman ?? :ente, no 122, 1995, par exemple.J. Dumazedier plaide pour une nouvelle sociologie de l’éducation qui permettrait "de mieux connaître la dynamique interne et externe à l’école pour tous". Il met en avant les pratiques de professeurs de collège qui, sans négliger le "programme" nécessaire au succès scolaire, "réussissent à intéresser le maximum d’élèves à la connaissance savante en leur montrant son utilité dans un art de mieux conduire la vie quotidienne, (...) en leur apprenant à transformer une partie du divertissement dominant en un temps d’auto-développement". La première partie de son texte résume très clairement les observations et les conclusions de beaucoup de sociologues. L’école républicaine à la Jules Ferry est peu à peu devenue un mythe, les trois quarts des collégiens interrogés dans une enquête récente "ne donnent aucun sens, n’accordent aucun intérêt réel à la plupart des savoirs savants".L’article de Jacques George (pp 13-15) propose "un panorama historique qui relativise la nouveauté de cette idée [d’autoformation] qui interroge continuellement notre prétention à vouloir former les autres".On y trouve un ton assez militant, caractéristique de certains courants. On peut préférer l’approche plus nuancée et contemporaine de J. Dumazedier ou les synthèses claires (mais certes plus "institutionnelles" et ouvertes au pédagogi ?? :que) de P. Carré.On relève parmi les figures historiques évoquées, le passage sur Pestalozzi, et sa "pédagogie des conditions (...) conditions pour que l’apprentissage s’effectue", en opposition à la "pédagogie des causes (...) qui croit que l’on peut agir sur l’autre".

Des termes aux concepts

Un bref article de Gaston Pineau (pp 17-18) traite de la valse des préfixes en formation. Il introduit les trois pôles auto-hétéro-éco, classiques dans le milieu, mais présentés allusivement ici. On pourra regretter également de ne rien trouver sur les histoires de vie dans ce texte signé du spécialiste le mieux connu en France dans ce champ. P. Galvani évoque plus loin ces histoires de vie dans son texte mais de manière trop allusive pour que le lecteur non averti puisse vraiment cerner de quoi il s’agit.

Des textes (trop ?) brefs

Un certain nombre de brefs textes (B. Blandin...) sont peut-être trop brefs justement. Rédigés par des spécialistes de l’autoformation, ils renferment beaucoup d’implicites, trop peut-être pour que le lecteur souhaitant découvrir le champ réussisse à faire les liens nécessaires. Ce choix rend la lecture plus légère, accessible en pre ?? :mière approximation. Il permet de faire intervenir de nombreux auteurs mais cet éparpillement a ses limites.Le lecteur novice se trouve plongé dans un objet finalement éclaté au sein duquel pourront lui faire défaut le fil conducteur, les synthèses, les liens explicatifs sur le contraste entre la position de X et de Y... On peut craindre une désorientation gênante pour un secteur qui, justement, fait facilement "peur" aux enseignants auxquels on veut s’adresser et leur est très peu familier. La formule même du dossier à auteurs multiples peut révéler quelques faiblesses. On ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec la désorientation qui peut se produire lors du parcours d’un hypertexte quand on ne saisit pas le pourquoi des liens établis.

Autoformation et TIC

Cet aspect est abordé plus particulièrement par la contribution de Séraphin Alava (pp 22-24) de l’IUFM de Toulouse. La perspective est critique, on ne s’en étonnera pas : "l’innovation multimédia au lieu de faire vaciller les pratiques pédagogiques magistrales est bien souvent (...) source d’immobilisme". Si l’on ne sait pas construire "les temps et les espaces de médiation, les dispositifs médiatisés resteront des adjuvants pertinents d’un enseignement magistral inchangé". Le discours est un peu "attendu" et enfermé dans une opposition entre  ?? : enseignement magistral (à rejeter) et autodidaxie (à développer). Cette dichotomie pourrait être nuancée et n’en serait peut-être que plus pertinente. Sans être magistrales certaines pratiques introduisant les TIC n’en restent pas moins peu innovantes et ne laissent pas à l’apprenant autant d’initiative qu’on pourrait le souhaiter. Sans aller jusqu’à l’autodidaxie on peut introduire des formes d’autoformation guidée en milieu institutionnel. Cette "autodidaxie médiatisée" est d’ailleurs limitée ici à l’information et la documentation, ce qui laisse à l’écart le cœur de certains apprentissages, pour lesquels il peut être intéressant d’envisager des formes d’autoformation. La contribution reste néanmoins assez largement bienvenue dans le contexte d’un dossier introductif. Le risque d’un "apprenant (...) livré à la loi de la jungle cybernétique" peut exister.

Conclusion

On peut espérer que ce numéro, malgré certaines limites soulignées ci-dessus, contribuera à mieux faire connaître les problématiques de l’autoformation à une communauté qui est le plus souvent à l’écart de ce courant de pensée. Il constitue une entrée en matière utile et qui pourra donner l’envie d’aller plus loin à partir des pistes fournies, qui ont été judicieusement choisies