<:en-tête:>

 

    Autoformation et multimédia    Didactique    Linguistique    Ingénierie de formation

TIC et enseignement apprentissage - Quelques repères pour une approche raisonnée et raisonnable

 

Intervention à la journée du 17 mars 2011 "Les Tice dans l’enseignement musical : atouts et limites", organisée par l’Ariam Ile de France.

1. Préambule

Je commencerai par préciser que ma formation est celle d’une spécialiste de linguistique anglaise qui s’intéresse depuis fort longtemps, 1969 pour être précise, à l’utilisation des technologies au service de l’apprentissage, des langues en particulier mais pas seulement. Je n’ai toutefois aucune connaissance de la musique ni de son enseignement, pas même comme élève, on devra donc me pardonner ma totale ignorance du domaine de spécialité de l’auditoire. J’espère que mes connaissances généralistes du milieu des technologies sauront compenser ce handicap de départ. Je préciserai également que mon optique ne sera pas techniciste. Je ne suis pas impressionnée par les modes et les gadgets. Si je l’étais j’aurais depuis longtemps été découragée. J’ai eu le temps de voir passer beaucoup de courants d’eaux tièdes et de fils à couper le beurre, découverts dans l’enthousiasme puis vilipendés quelque temps après et éventuellement redécouverts ensuite sous des appellations proches. Je suis d’une totale placidité face aux divers déferlements.

2. Introduction - Quelques réactions habituelles

2.1. Les TIC "inévitables"

On entend beaucoup dire aujourd’hui que les TIC (technologies de l’information et de la communication) sont "inévitables", on ne pourra pas y échapper... Il y a souvent une certaine peur ou, pour le moins, une inquiétude, dans de telles réactions. Il est, évidemment, plus positif et, d’ailleurs, plus réaliste, de chercher à percevoir les TIC comme stimulantes, permettant un autre regard sur sa pratique et des contextes pédagogiques que l’on ne proposait pas jusque là. Il n’y a aucune raison de se sentir obligé de les utiliser si on n’en voit pas l’intérêt. Les mécanismes de fuite ont toujours bien fonctionné dans les professions de l’enseignement face aux innovations ou aux injonctions venues d’en haut. Il y a certainement bien des directives que vous avez reçues et habilement détournées. Essayer de regarder "calmement" ce qui est proposé et d’en voir les potentialités semble l’attitude la mieux à la hauteur d’une vocation d’enseignant.

2.2. "Les élèves les maîtrisent mieux que nous"

Quant à l’inquiétude liée au fait que les élèves maîtriseraient mieux l’outil, il convient de la mettre en perspective. Les élèves viennent vers un enseignant pour sa compétence dans son domaine, pourquoi celui-ci aurait-il besoin de se sentir "meilleur" au niveau des technologies ? Il est meilleur au niveau de la musique, des mathématiques..., cela suffit à le poser comme spécialiste face à ses élèves. Et pourquoi laisser passer l’occasion d’établir une relation autre avec l’élève ? J’y reviendrai.

2.3. "Nous sommes en retard, ailleurs les TIC sont déjà utilisées"

Autre discours un peu rituel. Quand j’entends que l’éducation nationale serait en avance sur d’autres secteurs et utiliserait massivement les technologies, je ne peux que sourire. Certes on en parle beaucoup mais, sur le terrain, que de matériels et de logiciels qui ne sortent pas des placards, ne fonctionnent pas faute de techniciens, ou sont monopolisés par quelques rares utilisateurs ? Les enseignants, d’après les enquêtes qui existent, semblent utiliser assez massivement les technologies pour préparer leurs cours, remplir des tâches administratives mais bien peu les utilisent en fait avec les élèves et les intègrent pour une pédagogie "différente".

2.4."Notre enseignement marche très bien, l’enseignant est irremplaçable..."

Je me permettrai de dire qu’il est difficile à un enseignant d’être pleinement en mesure de savoir ce qui marche ou non dans son enseignement. Ceux à qui il ne convient pas ont, par exemple, tout simplement abandonné et ne sont plus là. Un certain nombre d’expériences montrent combien le décalage peut être grand entre ce que perçoit l’enseignant et ce qui se passe effectivement en termes d’appropriation par les élèves ou de satisfaction. Cette remarque vaut évidemment pour les enthousiastes de telle ou telle nouveauté qui s’aveuglent sur ses bienfaits supposés. Quant au côté irremplaçable de la présence "humaine", utilisé pour repousser l’innovation technologique, c’est un refrain entendu au moins depuis l’arrivée de l’imprimerie. Certains disent que l’enseignant qui a peur d’être remplacé par une machine est un enseignant qui mériterait de l’être... Le cas de figure où l’élève apprend sans enseignant est l’autodidaxie. Une réunion d’enseignants n’a pas à s’en préoccuper, cela est extérieur à sa profession. Par contre, accepter de regarder sans a priori ce qui peut être apporté par une "nouveauté" semblerait une règle de base de la conscience professionnelle. L’enseignant est irremplaçable, en tout cas il est bon de ne pas s’en passer si possible mais le cours "traditionnel" doit-il se figer pour l’éternité pour autant ? Les courants actuels en matière de recherche sur les apprentissages (le socio constructivisme) mettent, par exemple, en avant l’importance du travail collaboratif et de la relation sociale avec les autres apprenants. Cela est-il pertinent pour la musique ? Je ne saurais me permettre de répondre mais j’oserai demander à des enseignants de musique de se poser quelques questions.

3. Technologies mais de quoi parle-t-on et comment ?

3.1. (N)TIC, Tice, TUIC....

J’ai parlé de technologies de l’information et de la communication, TIC. On a, un temps, parlé de "nouvelles" technologies NTIC (il y eut auparavant l’époque des NTF, nouvelles technologies de formation /pour la formation). Aujourd’hui certains en sont déjà aux TUIC, technologies "usuelles". La journée au cours de laquelle j’interviens est intitulée Tice. Ce E se décline différemment selon les communautés. Les chercheurs (en sciences de l’éducation principalement) l’utilisent pour parler de technologies en éducation / éducatives. Je l’évite car je n’aime pas trop ce terme "éducatif" préférant ouvrir vers tous les domaines de la formation, et surtout parce que je constate que les milieux de l’enseignement secondaire, en particulier, ont rapidement transformé le E large de "éducation" pour revenir à leurs habitudes et parler d’enseignement, technologies d’enseignement (plus rarement, malheureusement, de technologies dans l’enseignement, pour l’enseignement) [1]. Tout cela est de peu d’importance, même si cela reflète des orientations sous-jacentes, une étiquette n’est jamais qu’une étiquette. Ne vous posez la question de votre choix de sigle que si vous voulez sembler faire partie préférentiellement de telle ou telle communauté. Cela est, je pense, plus pertinent pour moi que pour vous.

3.2. Technologies mais lesquelles ?

Les TIC deviennent tellement usuelles qu’il est de plus en plus difficile de cerner les contours du champ concerné. Il y a quelques années, TIC signifiait utilisation de l’ordinateur. À l’heure des apprentissages nomades, des téléphones intelligents et des tablettes numériques, la panoplie s’est élargie. Je ne saurais trop décider, par exemple, si l’échantillonneur présenté à l’une de vos précédentes journées relève ou non des TIC stricto sensu. Cela ne me semble pas un problème majeur.

Aujourd’hui, si l’on se tourne vers l’éducation nationale par exemple, on peut constater que les dernières vagues de discours officiels ont insisté sur la classe mobile (un chariot sur lequel on installe des ordinateurs portables, quelle révolution pédagogique, n’est-ce pas ? mais n’oublions pas les affaires des vendeurs de matériel), puis sur la formation à distance (là on approche de la pédagogie), les espaces numériques de travail, ENT (rien de révolutionnaire dans le principe mais un outil utile, et un moyen efficace de dire que l’on utilise les TIC en les laissant à bonne distance de ce qui se passe dans la classe). Et le TBI, le tableau blanc interactif qui a enflammé les esprits, et les commerciaux évidemment, mais pourrait être détrôné par les tablettes si l’on en croit les dernières agitations. Le TBI est un bon exemple du moyen de se "rassurer", en utilisant les technologies tout en renforçant les pratiques les plus traditionnelles (l’enseignant qui fait cours pendant que les élèves l’écoutent) plutôt qu’en faisant évoluer ces pratiques pour placer les élèves et leurs apprentissages au centre du processus.

3.3. Technologies de l’information...

Les TIC sont un formidable outil d’information, peu de gens le contestent aujourd’hui. Reste ensuite à bien prendre conscience de qui informe qui, avec quel degré de fiabilité... L’information peut aisément devenir de la "com", au sens le plus commercial du terme, mais cela vaut pour l’ensemble des médias d’aujourd’hui.

Il existe de nombreux sites d’information, lettres de diffusion, etc. pour les enseignants, et, ici encore, il apparaît que beaucoup utilisent peu ou pas les TIC dans leurs cours mais y ont recours pour s’informer, trouver des matériaux qui leur seront utiles face aux élèves...

3.4. ... et de la communication

Cet aspect des TIC peut se résumer à un enrichissement d’une présentation qui reste très classique et frontale, par ailleurs (j’ai évoqué le TBI ci-dessus). On parle souvent d’enrichissement de l’existant, de présentiel enrichi (voir la typologie de Compétice). À l’autre extrême on trouvera les réseaux sociaux et leur communication "horizontale" entre pairs. On évoquera le courrier électronique, les forums, les blogues, les plates-formes de formation à distance ou les ENT, déjà mentionnés. Nous vivons dans un univers d’information et de communication mais on ne doit pas se laisse abuser et confondre information, communication et apprentissage par les élèves "récepteurs" desdites informations et communications.

3.5. Technologies pour enseigner et apprendre Je l’ai déjà suggéré plus haut, je suis de ceux qui préfèrent envisager les TIC comme une occasion de trouver de meilleurs moyens d’aider aux apprentissages, plutôt que comme une aide à l’enseignement. Chacun choisit son entrée en fonction de sa sensibilité et de l’image qu’il a de son identité professionnelle. Pour ma part, je vis dans des cercles où l’on parle d’apprenant plutôt que d’élève, d’où, logiquement, cette entrée. Bien évidemment, les actes sont plus importants que les étiquettes.

Les premiers ordinateurs ont été utilisés pour "enseigner", le basculement vers le "aider à apprendre" s’est fait au cours du temps, j’esquisserai un rapide panorama historique plus loin. On peut rappeler ici que le premier usage du terme "technologie" en lien avec l’enseignement précède largement l’arrivée de l’ordinateur (ou même des premiers "calculateurs" des années 1960). Dans une perspective taylorienne, il s’agissait de trouver les moyens les plus "efficaces" de construire un enseignement.

Les formations à distance qui, aujourd’hui, proposent des cours qui sont des formes de polycopiés en ligne que l’on consulte ou télécharge, restent dans cette tradition de l’enseignement. On est même, dans certains cas, dans l’information plutôt que dans la formation.

Passer du côté de l’aide à l’apprentissage va impliquer un certain nombre de basculements : initiative et liberté données à l’élève, élève qui s’exprime avant l’enseignant et non systématiquement en réponse à ses questions.... On envisagera, par exemple, que les élèves aient seuls accès à certaines parties d’une plate-forme de formation à distance, pour pouvoir y échanger sans regard enseignant, ou qu’ils puissent avoir l’initiative de lancer eux-mêmes un fil de discussion sur un blogue ou un forum plutôt que de toujours s’inscrire dans une discussion initiée par un enseignant.

Bien évidemment les tenants des courants de l’éducation nouvelle, Célestin Freinet et d’autres, n’ont pas eu besoin de machines pour opérer ce basculement. Il s’agit seulement pour moi, ici, de souligner que l’arrivée des TIC peut être une occasion pour le pédagogue de réexaminer certaines de ses habitudes.

On notera que, dans le cadre de l’utilisation des technologies, on est passé des produits d’enseignement, les didacticiels (logiciels pédagogiques) des années 60 et 70, aux logiciels interactifs puis aux ressources. Les ressources d’aujourd’hui, celles que l’on peut trouver en abondance sur la Toile, par exemple, peuvent être pédagogiques ou non ; elles sont alors "brutes" et seront insérées dans divers scénarios pédagogiques. L’idée que l’on pourra se passer d’un scénario pédagogique existe évidemment. On retrouve alors l’autodidaxie ou bien le lien à faire entre apprentissages informels, au sein du web 2. 0 par exemple pour ce qui nous occupe, et une institution de formation et ses apprentissages formels.

3.6. Entrée par les outils ou entrée par la pédagogie ?

Que signifie se former à l’utilisation des TIC ? Certains assimilent cette formation à un apprentissage du maniement d’un ou plusieurs outils. Apprenez à vous servir de l’outil, vous trouverez ensuite par vous-mêmes les idées pédagogiques qui en permettront l’usage. Bon nombre de formations sont dispensées par les fabricants ou vendeurs de logiciels dans cet esprit. Le résultat est souvent décevant, y compris dans le cas où la formation est faite par un enseignant qui s’est passionné pour l’outil et ne comprend pas pourquoi son enthousiasme ne s’est pas transmis aux collègues qu’il a voulu former. Le produit acheté, parfois à grand frais, reste trop souvent inutilisé ou sous-utilisé ou bien l’on se retrouve face à un air connu : comment faire du vieux avec du neuf. Les utilisateurs détournent l’outil pour rester dans leurs pratiques usuelles.

On n’oubliera pas que, souvent, une idée pédagogique intéressante n’a pas besoin de l’outil le plus cher ou le plus sophistiqué, n’en déplaise aux constructeurs ou aux responsables qui pensent donner une image de modernité de leur établissement par le montant des crédits qu’ils ont dépensés.

Skype, MSN Messenger, courrier électronique ou logiciels gratuits sont parfois amplement suffisants et mieux au point que le dernier gadget de la firme X ou Y ou le magnifique logiciel "maison" de votre technicien local.

Je me permettrai donc de conseiller vivement une entrée par la pédagogie, montrer des exemples de mise en œuvre et surtout faire percevoir la variété de ce qui peut être fait afin que chacun trouve la piste qui le motivera pour, ensuite, aller vers les apprentissages techniques qui seront éventuellement nécessaires.

3.7. Un outil ou des fonctionnalités ?

Je souhaiterais insister sur le fait que ce qui importe à l’enseignant qui sera amené à utiliser des technologies et sans doute à passer d’un outil à un autre est non pas tant de savoir manipuler tel outil spécifique mais d’avoir compris quelles sont les fonctionnalités qui peuvent ou non être disponibles sur différents outils. On peut alors poser les questions pertinentes pour son projet pédagogique. Utiliser un blogue, certes mais certains blogues sont publics, d’autres réservés au groupe qui les crée. Avec certains, toute personne peut initier un fil de discussion, pas avec tous. Certains se distinguent peu des forums et peuvent être beaucoup plus légers à mettre en place. Dans certains cas un groupe Facebook, très facile à créer, peut peut-être apporter facilement les fonctionnalités souhaitées.

4. Bref parcours historique - Les débuts, l’EAO

4.1. La "machine" pour individualiser

Les années 1960 et 70, ont été l’époque de l’EAO (enseignement assisté par ordinateur). L’insistance était mise sur la possibilité d’individualiser le travail de l’élève. Celui-ci pouvait aller à son rythme pour parcourir le cours, il répondait individuellement à toutes les questions, faisait toutes les activités proposées. Il était loin du regard, souvent bloquant pour lui, de l’enseignant ou des autres élèves. Ces avantages étaient d’autant plus précieux que les groupes étaient nombreux. Ils restent souvent d’actualité et ce d’autant plus, qu’aujourd’hui, il est souvent possible à l’élève de travailler à distance et donc à tout horaire lui convenant le mieux. Le revers de la médaille est alors, évidemment, que l’on perd l’apport que constitue le fait de s’être déplacé dans un lieu dédié où l’on est à côté d’autres élèves concentrés sur leur travail. Chacun sait qu’il peut être beaucoup plus aisé de travailler dans une bibliothèque que chez soi, par exemple. Je vous laisserai examiner comment se présentent ces aspects en musique.

L’individualisation du travail permet également que les élèves travaillent sur des produits ou des ressources différentes en fonction de leurs centres d’intérêt, de leurs besoins... Cela est plus aisé à mettre en œuvre à l’heure d’Internet qu’au temps de l’EAO.

4.2. La machine, les technologies pour ce qui est répétitif, peu gratifiant pour l’enseignant

Dès l’époque de l’EAO, les enseignants ont souvent souhaité se débarrasser de tâches répétitives pensant pouvoir les sous-traiter à une machine (tests, exercices mécaniques...). On retrouve une version du désir de séparer nettement l’humain de ce qui peut relever de "machines". Les dérives ont été que l’on a ainsi pu mécaniser des activités qui n’auraient pas dû l’être étant donné les capacités des logiciels. Pour les langues cette tentation techniciste a parfois conduit à des monstruosités pédagogiques. Pour la musique, votre perspective est sans doute différente de la mienne.

4.3. Grâce à la technologie un autre regard sur soi et sur les autres

L’introduction d’un élément tiers, l’ordinateur, le logiciel, change souvent profondément la relation entre enseignant et élève. On observe régulièrement que les uns et les autres adoptent un regard autre, se situant plus sur un plan d’égalité face à ce tiers technologique. L’enseignant se rend compte que tel ou tel élève est, en fait, beaucoup plus motivé ou compétent que ce qu’il pensait d’après son attitude en groupe, l’élève ose engager le dialogue avec l’enseignant.

L’enseignant, quant à lui, voit les contenus enseignés d’un autre œil et prend conscience que certaines explications ne sont pas aussi limpides qu’il l’imaginait, par exemple. Rédiger un didacticiel est un excellent retour sur sa pédagogie.

4.4. Que retenir de l’EAO ?

De ce rapide regard sur l’époque de l’EAO, je retiendrai donc cet autre regard sur sa pédagogie, un mouvement vers l’individualisation, le fait que la technologie donne de l’intimité, de l’anonymat à l’élève, lui permettant ainsi de se libérer de certaines inquiétudes liées au regard des autres et le fait que les relations entre enseignant et enseigné peuvent prendre une perspective plus positive. Je terminerai ce passage en signalant que, en conséquence, il ne faut jamais décider à la légère d’enregistrer toutes les actions de l’apprenant, par exemple. Lui laisser l’anonymat que les TIC peuvent lui apporter sera souvent plus pertinent (je ne sais si dans le domaine de l’enseignement musical les enseignants sont aussi obsédés par le besoin de savoir tout ce qu’on fait "leurs" élèves que dans l’enseignement général classique). Je peux dire qu’une longue expérience m’a montré que les enseignants craignent toujours de ne pas savoir ce qui a été fait par les élèves (comme s’ils savaient ce qu’ils se disent entre eux pendant le cours, par exemple) et que les élèves sont très soulagés de ne pas être sous le regard constant de l’enseignant. Ils aiment, par contre, appeler ce même enseignant pour lui montrer ce qu’ils ont réussi à faire, le commentaire élogieux que le logiciel leur a envoyé. Cette remarque est l’occasion, pour moi, de souligner que cet échange en positif est tout aussi important que le fait d’être là en cas de problème, ce qui est une autre obsession de l’enseignant : mais s’ils sont "seuls" face à une machine, que vont-ils faire s’ils ont un problème ? À quoi je réponds que, dans un groupe, celui qui a vraiment un problème n’osera, en général, pas interrompre pour demander de l’aide.

Il est temps maintenant de se pencher un peu sur les années qui ont suivi le temps de l’EAO classique et qui ont été caractérisées par un mouvement de rejet de l’enseignement, bien évidemment plus au niveau des discours que des faits. Les exercices mécaniques ont la vie dure et on les retrouve jusqu’à aujourd’hui.

5. Phase suivante - Années 70-80

5.1. Sus à l’EAO et à son carcan pédagogique

L’EAO a été généralement associé à des formes d’enseignement béhavioriste, l’enseignement programmé tel qu’il existait dans les années 50 et 60 (avec des livres programmés ou des "machines" qui n’étaient pas des ordinateurs). Les années 70 ont vu l’éclosion de courants plus "libérateurs" pour l’apprenant, avec la mise en avant d’approches qui refusaient le carcan du scénario pédagogique. On a voulu donner l’initiative à l’élève, lui laisser prendre la main. On ne demande plus à la technologie de faire le cours ou de faire faire l’exercice, on n’utilise plus de produits pédagogiques mais des produits pour aider à la pédagogie.

On entre d’abord dans l’ère des simulations : l’apprenant explore un champ en fournissant ses données au logiciel qui lui montre le résultat de son action lui permettant ainsi, on l’espère, de trouver les fonctionnements sous-jacents ou de s’exercer. Le cas le plus sophistiqué est le simulateur de vol que tout le monde connaît. Tous les domaines ne se prêtent pas de la même manière à l’informatisation. Les langues sont, par exemple, un domaine "résistant", on ne peut vraiment demander à un logiciel de simuler une conversation. Je ne saurais dire pour la musique mais je suppose que le champ doit être plus ouvert. Comme souvent, le temps a montré que les espoirs placés dans les capacités d’un élève à découvrir "seul", sans intervention enseignante, les règles sous-jacentes étaient exagérés. On a ainsi produit des simulations guidées, introduisant un guidage des actions de l’élève. Refuser systématiquement tout enseignement structuré était souvent excessif et l’on peut penser qu’il y a des moments pour diverses approches, je le pense personnellement. On est, comme souvent, allé d’un extrême à l’autre (voir ci-dessous). Ce sera à vous de voir ce qui peut s’adapter de cet état d’esprit à vos contenus.

Après la simulation est venue l’ère de la mise en avant du recours à des logiciels professionnels, traitement de texte, bases de données, tableurs en particulier. On parle alors d’ordinateur "outil" par opposition à l’ordinateur "tuteur" de l’EAO. De tels usages ont plus facilement intéressé des enseignants qui se sentaient dépossédés de leur rôle moteur avec l’ordinateur tuteur ou la simulation libre. Ils étaient à nouveau aux commandes et construisaient le scénario proposé à l’élève. Ici encore on a pu observer des enthousiasmes excessifs, avec les habituelles désillusions et des utilisations fort pertinentes qui perdurent.

5.2. Hypertexte et navigation

Nous arrivons maintenant au milieu des années 80, mais encore avant Internet, avec l’apparition des premiers hypertextes et la mise en avant de la philosophie de la navigation. L’idée est que l’élève va naviguer librement dans un océan de données, il construira son propre parcours, qui correspondra à ses besoins, ses centres d’intérêt. En un raccourci saisissant je me contenterai de dire, que, comme on pouvait s’y attendre, les espoirs des enthousiastes ont été parfois bien déçus (on peut trop souvent se perdre dans l’océan des données) mais que les sceptiques n’avaient pas forcément raison pour autant de refuser de donner plus d’initiative aux élèves. On retrouve ici le problème de la limite entre information et formation.

5.3. Que retenir de cette seconde période ?

On bascule de la centration sur l’enseignant et son "cours" à une centration sur l’élève, l’apprenant. On abandonne souvent les logiciels pédagogiques au profit de logiciels pour une pédagogie. On perçoit, dans ce changement d’optique, les mouvements intellectuels de l’époque. On est entré dans l’époque de la systémique (voir le succès du macroscope de J. de Rosnay, pour ceux qui s’en souviennent). Bien évidemment les mouvements qui agitent les cercles spécialisés et les colloques ne se traduisent pas toujours par des changements sur le terrain où les cours et exercices traditionnels continuent souvent à prospérer.

6. Les années 90 et suivantes

6.1. La distance

L’enseignement par correspondance remonte au 19ème siècle mais l’arrivée d’Internet en particulier et des divers moyens de communiquer aisément à distance grâce aux TIC ont donné un nouveau souffle à ce qui est aujourd’hui la formation (ouverte) à distance, F(O)AD, le e-learning...

La FAD peut correspondre à un cours particulier dispensé à distance. La communication est synchrone. Le rôle de l’enseignant est alors peu différent de ce qu’il est en présentiel. La FAD peut également impliquer un groupe travaillant en contact avec un ou plusieurs tuteurs, enseignants, responsables techniques... et avec de nombreux échanges entre les élèves qui construisent un objet commun par le biais d’une plate-forme de travail collaboratif, par exemple. La communication est largement asynchrone. La distance permet de prendre de la distance par rapport à ses interventions. Le rôle de l’enseignant est alors fondamentalement modifié. Qu’il devienne concepteur de cours ou tuteur, cette modification est essentielle. De nombreux projets de formation à distance (pour ne pas dire la plupart) échouent ou déçoivent parce que les acteurs n’ont pas pu ou su endosser leur nouveau rôle. Oui, l’intervention humaine du professionnel de la pédagogie est essentielle mais elle peut avoir lieu autrement qu’en face-à-face et elle doit alors s’adapter au nouveau contexte.

Les échanges à distance peuvent se faire par le biais de courriels, blogues, forums, clavardage, etc. La palette est donc large, tant au niveau des outils que des choix pédagogiques. Derrière une "FAD" peuvent se cacher de nombreuses approches, c’est à ce niveau qu’il convient de se placer et de s’interroger.

Il existe de nombreux stades intermédiaires entre une formation totalement à distance et une formation "classique" en salle de cours, en présentiel. On parle en général de formations hybrides, en partie en présentiel et en partie à distance. Une typologie souvent citée, (Compétice) distingue cinq scénarios : présentiel enrichi par l’usage de supports multimédia, présentiel amélioré en amont et en aval, présentiel allégé, présentiel réduit, présentiel quasi inexistant. [2]

6.2. Les réseaux sociaux, le web 2.0

Nous en arrivons à ce qui agite aujourd’hui la société, les réseaux sociaux, le web 2.0. Qui n’a entendu parler de Facebook, de Twitter ou de Wikipedia ? Les milieux de la formation sont, logiquement, intéressés par ces nouveaux modes de communication. Ils correspondent à l’intérêt des milieux de la recherche pour tout ce qui relève du socio constructivisme. L’enseignement programmé béhavioriste avait Skinner comme référence, on est ensuite passé à Piaget (le constructivisme) et maintenant à Vygotski et Bruner (socio constructivisme, importance du contact social pour la mise en place des connaissances). Je parle évidemment ici des milieux de la recherche, pas des instructions officielles et des directives ministérielles, qui ne sont pas vraiment sur la même longueur d’ondes.

Il s’agit, avec le web 2.0, de permettre la création et l’échange de contenus générés par les utilisateurs, qui peuvent créer, diffuser, partager et manipuler différents types de contenus, pour la plupart mis à disposition publiquement. Les trois caractéristiques fondamentales du web 2.0 sont l’horizontalité, le contenu généré par l’utilisateur et l’ouverture. La frontière reste évidemment floue, beaucoup cherchant à "faire" du web 2.0 puisque c’est ce dont tout le monde parle, le "buzz" du moment. À vous de voir si cela est pertinent pour vos enseignements ou pas (encore). L’ouverture sur l’extérieur, les espaces publics,les communautésdumonde "réel", la possibilité offerte à tous les élèves de laisser libre cours à leur créativité ne sont pas à négliger. Il convient, par ailleurs, de rester lucide sur ce que l’on est effectivement en train de proposer aux élèves dont on a la charge.

6.3. Que retenir des évolutions récentes ?

On semble en être à une centration sur les apprentissages et on envisage souvent prioritairement l’aspect social de ces apprentissages en mettant en avant les vertus de la collaboration entre pairs et la création de communautés. Le rapport entre l’individu et le groupe est envisagé différemment. Les contacts extérieurs à la salle de cours et à l’institution de formation sont intégrés à l’action pédagogique. Bien évidemment il y a souvent loin des idées que brassent les chercheurs aux mises en œuvre sur le terrain, rien de nouveau de ce côté. Certains continuent à mettre leur cours en ligne sans complexes et ignorent tout des débats d’autres communautés.

7. Et pendant ce temps-la.... Des caractéristiques qui perdurent

Ce tour d’horizon accéléré se terminera par quelques remarques générales, qui complèteront celles que j’ai proposées en début d’exposé car elles restent d’actualité au fil des divers courants et modes qui ont traversé le milieu et continueront de le faire.

7.1. Enthousiastes de l’outil

Ce sont ceux qui ne jurent que par la dernière technologie en date, qui se passionnent pour tel ou tel outil "nouveau", qui va changer beaucoup de choses, peut-être même "tout changer". Ils viendront vous parler de possibilités techniques inconnues auparavant ou d’un nouvel outil qui va vous permettre d’être à la page (éventuellement sans rien changer au fond de vos pratiques...). La pédagogie est, souvent, réduite à la portion congrue dans ce discours.

Aujourd’hui, entrent dans cette catégorie les enthousiastes du TBI, par exemple, ou de l’apprentissage mobile par téléphone portable, il y a eu les fanatiques des clés USB, arrivent ceux des tablettes numériques, je l’ai déjà signalé. On pensera également à ceux qui vont vous vanter telle ou telle plate-forme plutôt que ses concurrentes. On se rappellera qu’un outil n’est pas une approche pédagogique et que, s’il est parfaitement légitime de s’intéresser à tel ou tel aspect technique, on ne devrait pas parer certains discours de charmes pédagogiques qui restent à démontrer, en termes pédagogiques et non technicistes.

Vous aurez certainement à rencontrer divers logiciels de reconnaissance vocale, l’important est alors de savoir comparer à d’autres outils, peut-être moins bien présentés mais en fait d’aussi bonne qualité. C’est là qu’il faut savoir poser les bonnes questions ou trouver une personne qui saura vous aider à les poser.

7.2. Enthousiastes de "nouvelles" pédagogies libératrices

Il s’agit là, de ceux qui croient aux immenses capacités des élèves, lesquelles vont souvent, pour eux, se déployer d’autant mieux que le pédagogue se tiendra à l’écart et ne viendra pas assassiner les petits Mozarts dont il a la charge. On se rappellera que les tenants des pédagogies nouvelles et libératrices ont de nombreux succès à leur actif, Freinet, par exemple, dont on reparle beaucoup depuis que les approches collaboratives sont devenues à la mode en FAD. Le problème est qu’il faut savoir raison garder et que certains visionnaires, tels Seymour Papert et son Logo si célèbre en son temps, ou bien Ted Nelson, inventeur du terme hypertexte et auteur de quelques envolées lyriques sur les merveilles à venir de la navigation, ont des discours qui, quelques décennies plus tard, font sourire ou rire aux éclats, avec au passage quelques dégâts pédagogiques pour certains élèves (sans doute moins graves que les excès de dirigisme si courants). On a là une forme d’anti pédagogisme qui n’est pas celle de l’instructionnisme rigide que veulent remettre à l’honneur certains défenseurs de l’école républicaine.

7.3. Sceptiques qui ne savent que trop tout ce que les élèves ne peuvent pas faire

Si dans la catégorie que je viens d’évoquer on trouve surtout des penseurs, des spécialistes qui ne sont pas des hommes de terrain de la pédagogie, on trouve, ici, en général, des personnes, le plus souvent des enseignants, qui se présentent justement comme "le terrain". On observe alors un discours de défiance vis-à-vis des élèves, ces élèves que, nous, nous connaissons bien, qui ne sont pas capables de décider seuls, qui ont besoin d’être surveillés, guidés, encadrés, notés. En bref, des élèves qui ne sauraient survivre sans le regard omniprésent de l’enseignant, sans son encadrement systématique, ses conseils et ses prescriptions. Certes, on souhaiterait bien que les élèves deviennent autonomes mais ils ne peuvent pas encore, plus tard peut-être mais pas maintenant. Et puis il y a tant de choses à couvrir, on ne peut pas perdre de temps en les laissant vagabonder, se chercher... Bref, on a tellement peur de perdre son contrôle sur la situation.

Personnellement je ne saurais sincèrement pas dire lequel des discours ci-dessus me semble le plus négatif. Le discours du techniciste m’exaspère, celui de l’enthousiaste de la liberté fait sourire mon bon sens, mais celui du pédagogue qui veut tout contrôler me fait souvent froid dans le dos.

7.4. Les TIC ou comment affadir des concepts forts - Exemple de l’autoformation et de l’ouverture

Si l’on observe l’histoire du domaine, on ne peut qu’être frappé par la capacité que les technologies semblent avoir d’absorber certains concepts forts pour les affadir et les rendre quasi transparents. Je prendrai l’exemple de l’autoformation et de l’ouverture pour évoquer sur ce phénomène.

L’autoformation est, au départ, un courant assez radical, dans l’esprit des pédagogies mettant en valeur les capacités de l’apprenant, évoquées ci-dessus. Les premiers spécialistes de l’autoformation (formation par soi-même) mettent en avant celle-ci en contraste, souvent violent, avec l’hétéro formation (formation par un autre, l’enseignant, le maître). On est donc, au départ dans le rejet de la pédagogie et du métier d’enseignant. Puis, on constate dans le courant des années 80 et 90, que ce qui était auparavant de l’EAO devient de l’autoformation. Le mouvement des centres de ressources multimédias où l’on vient travailler individuellement en construisant son propre parcours et en étant accompagné par un tuteur fait la jonction entre les deux courants. Aujourd’hui on ne peut que constater que le terme est devenu totalement transparent par rapport à sa force conceptuelle de départ. On parle d’autoformation pour évoquer tout travail individuel ayant recours aux TIC. Pourquoi pas pour un travail en bibliothèque sur des ouvrages papier ? Je ne saurais dire mais le recours aux TIC semble suffisant pour parler d’autoformation, c’est ainsi et il ne sert de rien de se battre pour en rester à un sens d’origine qui est tout simplement oublié aujourd’hui. Par contre, on se souviendra utilement des apports des travaux sur l’autoformation pour la bonne conduite d’un tutorat, par exemple, pour éviter de reproduire des erreurs déjà bien répertoriées. [3]

Mon second exemple concernera un terme ou concept proche, l’ouverture. Qu’est-ce qui est "ouvert" dans une formation dite ouverte ? Au départ, il s’agissait, en général, de formations ouvertes à tous sans condition de diplôme (une université où l’on pouvait s’inscrire sans diplôme de fin du secondaire, comme la fameuse Open University britannique, l’OU, modèle assez incontesté en matière de formation à distance). L’OU montre bien comment on est passé d’une ouverture à tous à une idée d’ouverture par la distance. Aujourd’hui toute FAD semble se qualifier d’ouverte et le sigle FOAD s’est imposé partout. L’ouverture n’est plus que la possibilité de travailler en tout lieu et à tout moment. C’est ainsi et les protestations de certains n’y feront rien. Il faudra trouver d’autres moyens de distinguer ce qui est ouvert au sens de la prise en main par l’élève, un sens de l’ouverture proche de ce que disait au départ l’autoformation, de la "simple" formation à distance appuyée sur les TIC. On retrouve, par ailleurs, l’idée d’ouverture dans les principes du web 2.0. L’ouvert opposé au fermé a une longue histoire en matière de TIC, je n’aurai pas le temps de détailler ici. [4]

8. Conclusion

J’espère avoir réussi, avec ces quelques mots, à faire entrevoir tout ce que l’univers des TIC peut apporter au pédagogue, à la condition que celui-ci sache se garder de toute dérive techniciste, ne se laisse pas impressionner par cette vague de modernité déferlante et reste le professionnel compétent qu’il est. Il pourra alors, je le lui souhaite, découvrir des modes d’approche qui ne lui étaient peut-être pas habituels, jeter un regard un peu différent sur ses contenus d’enseignement et créer avec les élèves des échanges d’une richesse qu’il ne soupçonnait peut-être pas. Il convient, dans tous les cas, de rester un spécialiste de sa discipline mais un spécialiste ouvert à ce que des outils ou supports nouveaux peuvent apporter à sa pratique. Entre fuite en avant techniciste et tentation de parer d’anciennes pratiques d’un vernis technologique nouveau, il faut rechercher un équilibre raisonnable, raisonné mais stimulant... Je me permettrai de terminer sur ces belles paroles, un peu pompeuses mais sincères, je l’assure !

[1] Pour quelques détails supplémentaires.

[2] Pour plus de détails sur la FAD, voir ici ou bien ici sur ce site.

[3] Pour plus de détails sur l’autoformation sur ce site.

[4] Voir par ailleurs ici ou ici sur ce site.