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Analyse de

E-formation, NTIC et reengineering de la formation professionnelle

de Philippe GIL, Dunod, 2000.
 
Philippe Gil est incontestablement un des spécialistes les mieux au courant de l’univers du e-business appliqué à la formation. Il propose un ouvrage qui veut faire le point sur les nouvelles règles du jeu introduites par le e-learning. On appréciera sa connaissance du milieu et des enjeux ; on ne partagera pas toujours son enthousiasme "à l’américaine".

Le but assigné par l’auteur à son ouvrage - publié en août 2000 et sans doute rédigé fin 1999 - est de faire l’état des lieux de ce que l’on est convenu d’appeler aujourd’hui "e-formation" et des perspectives ouvertes par cette pratique, un peu trop pompeusement appelée dans l’introduction "nouvel univers".

Si les parties 1 et 2 sont consacrées à l’état des lieux en ce qui concerne les acteurs et le marché (partie 1, 4 chapitres) et les entreprises (partie 2, 3 chapitres), c’est dans la partie 3 intitulée "Conséquences pour les acteurs de la formation" et qui comporte 3 chapitres (8, 9, 10) que P. Gil tire les conclusions des tendances qu’il a observées et précise sa pensée.

Le thème général développé dans les trois chapitres est le suivant : les nouvelles technologies de l’information et de la communication - NTIC - ouvrent la voie à l’industrialisation de la formation, d’une part, et mettent, d’autre part, l’apprenant au centre du dispositif de formation, permettant facilement l’individualisation de la formation pour chaque apprenant dans un processus largement industrialisé.

Le chapitre 8, intitulé "L’impact des NTIC sur la conception des formations" est consacré au découpage de toute formation en séquences élémentaires (les "contenus granularisés" comme le reprend P. Gil) et donne deux exemples d’application industrielle en France : formation bureautique du groupe Total et campus virtuel des nouvelles technologies du Préau. Il nous semble intéressant de noter que le découpage d’un processus de formation en séquences élémentaires s’apparente à la taylorisation d’un processus de production à un moment où le monde industriel y renonce de plus en plus (les chaînes de production sont largement robotisées.) Par ailleurs, il est connu - notamment par les activités de recherche scientifique - que, si la décomposition d’un processus complexe en parties plus simples est une démarche efficace de résolution de problème, la somme des parties est loin de restituer le tout (il y manque les "interactions" entre les parties (ici les séquences) et dieu sait combien elles sont importantes en formation ! ). C’est, nous semble-t-il, le premier accroc au processus de "reengineering" de la formation. Ce "reengineering" de la formation est l’objet du chapitre 9 intitulé : "Former autrement, être plus performant." L’auteur y développe le fameux triptyque (appelé "triptyque gagnant, la clé d’une spirale de réussite") : juste-assez, juste-à-temps, au juste-coût. Les "plus" et "moins" sont déclinés (plus de vitesse, moins de dépenses...), la "roue du progrès permanent" décrite ainsi que les outils d’aide à la conception et à la production de formation.

On peut discuter le "juste-assez" ; d’ailleurs l’auteur revient au chapitre 10 (p 167) sur le risque de frustration du formé  : le juste-assez, pourquoi, pour recevoir une formation ou pour recevoir une information juste nécessaire pour sa pratique quotidienne ?

D’ailleurs l’auteur assimile souvent formation et information. Ainsi, au début du chapitre 9, on peut lire "la nouvelle donne que les entreprises doivent intégrer pour le futur dans leurs stratégies de développement : - d’une part, les règles du jeu héritées du modèle des stages présentiels sont dans un premier temps bouleversées - d’autre part, les usages et les mentalités évoluent, les attitudes des individus se focalisent d’abord sur le moyen d’obtenir rapidement l’information recherchée". D’ailleurs les succès de la e-formation reconnus et cités dans son ouvrage par Philippe Gil concernent essentiellement la bureautique et l’informatique (la formation est reçue sur les terminaux informatiques utilisés par le formé dans son travail professionnel) et la formation des utilisateurs de systèmes ou de produits c’est-à-dire de l’information sur des procédures délivrée par les entreprises productrices (et vendeuses) des systèmes et des produits concernés. Il en est de même pour la e-formation délivrée par un constructeur automobile à ses concessionnaires. Dans tous les cas, c’est essentiellement de l’information qui est reçue. Ceci constitue à notre sens le deuxième accroc au processus de "rengineering" de la formation.

Le chapitre 10 (et dernier) intitulé "Quels changements pour les acteurs de la formation ? " concerne à la fois les acteurs de l’entreprise et les acteurs de la formation. On ne peut qu’être d’accord avec la plupart des affirmations de l’auteur. Oui, les entreprises doivent passer d’une logique d’exploitation à une logique d’investissement. Mais notre pratique nous montre que les grandes entreprises le font depuis longtemps, bien avant la e-formation  ! Et c’est l’importance du "knowledge management" fondé sur le rôle stratégique des savoirs dans les succès de l’entreprise, bien plus que la e-formation qui conduisent à considérer la formation comme un investissement.

On peut dire la même chose concernant l’évolution du rôle des formateurs. Certes l’évolution des technologies de communication modifie la pratique du plus ancien métier du monde, la formation, métier de communication interpersonnelle, formateur-formé, formé-formé. Mais c’est le centrage sur l’apprenant, résultat du développement de la formation continue, qui - plus que la e-formation - change les pratiques de formations. Les NTIC - très importantes - ne font que faciliter une évolution largement engagée, permettant d’échapper progressivement à la règle des trois unités, de mobiliser l’apprenant, de faciliter le développement de ses compétences et donc d’accompagner l’entreprise dans son développement (y compris international).

Dans sa conclusion, Philippe Gil insiste, à juste titre, sur l’énorme marché potentiel que représente - au plan mondial - les besoins de formation. La formation continue se mondialisera. Tout le monde le reconnaît ; d’ailleurs la formation initiale aussi (les crédits transférables en Europe sont un exemple et un début). Que des réseaux de communication mondiaux comme Internet favorisent cette mondialisation et la compétition internationale qu’entraîne un marché de plusieurs centaines de millions d’actifs, on ne peut qu’être d’accord avec P. Gil. Mais il n’est pas évident que cette évolution - quantitativement très importante - entraîne un bouleversement paradigmatique. Quoi qu’en dise l’EPSS (Electronic Performance Support System) qui "se fonde sur le postulat qu’il n’est pas nécessaire de savoir pour savoir faire et que si la machine et ses programmes sont conçus de façon suffisamment habiles et intelligents, s’ils sont ergonomiques et pédagogiques, et bien tout novice est capable d’exécuter une tâche dans l’applicatif en question sans avoir été préalablement formé" (p 171), le savoir, un savoir minimum, est nécessaire pour être capable d’apprendre et de faire ; l’inversion de l’ordre "former avant, pratiquer ensuite" n’est pas pour demain (heureusement si l’on ne veut pas faire un monde d’hommes-robots !). Toutes ces considérations nous font douter que la e-formation et les NTIC entraînent un "reengineering de la formation".

Quoi qu’il en soit et pour nous conforter dans notre idée que la e-formation n’est pas la révolution prédite par P. Gil, notons qu’un an après la sortie de son ouvrage, la e-formation apparaît aux Etats-Unis comme un concept dépassé - au moins dans sa forme révolutionnaire - (voir, par exemple, le compte-rendu qu’a fait Bernard Blandin du colloque de l’American Society for Training and Development, en juin, juillet 2001, dans Ressources, texte repris sur le site de Algora).