<:en-tête:>

 

    Autoformation et multimédia    Didactique    Linguistique    Ingénierie de formation

Forum Retz "Le numérique va-t-il bouleverser les pratiques pédagogiques ?"

Quelques notes
 

1. Présentation du forum

Ce forum était organisé, le 10 mars 2010 à Paris, par les éditions Retz et la revue Sciences humaines avec la coopération des Ceméa, centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active) en particulier. On trouvera les différents participants en ligne sur le site de Retz au moins pendant un certain temps sans doute. Il a été annoncé que la vidéo de la matinée serait bientôt disponible en ligne sur le même site de Retz. La salle était bien remplie, le thème reste d’actualité.

2. "Les élèves de l’ère Internet sont-ils vraiment des "mutants numériques" ? - Pascal Lardellier

Après le discours d’ouverture de Philippe Champy, directeur général de Retz, est intervenu Pascal Lardellier, de l’université de Bourgogne. Son exposé a contrasté deux déterminismes s’agissant du numérique : un déterminisme technique et un autre, social, dans lequel il se situe, dans la lignée de Dominique Wolton. Son souhait est que d’autres relais se fassent entendre, ne laissons pas le technicisme envahir le champ.

L’exposé a ensuite utilement rappelé que l’attitude des jeunes n’est pas celle que veulent leur prêter certains responsables plus ou moins bien informés de la réalité. Une citation d’Eric Besson, alors en charge du numérique au gouvernement, suggérant que, grâce au numérique, tout le monde de la culture allait s’ouvrir à tous les jeunes, lecture de la presse étrangère, consultation des sites des grands musées, etc. était particulièrement cocasse (affligeante ?).

Pascal Lardellier a utilement rappelé le discrédit de la culture cultivée auprès des jeunes justement et souligné l’importance du ludique et du parodique sur Internet pour eux, ce qui risque de conduire à l’anti-intellectualisme et la superficialité et ne permet pas de construire le même type de rapport au texte que pour un écrit sur papier. Il évoque à ce sujet Roger Chartier s’exprimant sur le livre par rapport à l’écran.

P. Lardellier rappelle les qualificatifs de "chambre d’ego" ou de "cacophonie narcissique" à propos des usages d’Internet en particulier chez les jeunes. On constate, chez eux, l’émergence d’une culture numérique transversale, fondée sur des technologies, des sites, des contenus et des codes partagés de façon ludique, conviviale, empathique et solidaire. Grâce à la culture numérique, les jeunes se caractérisent comme des êtres dynamiques, nomades, communautaires et multitâches. Ils font preuve d’un nouveau type d’intelligence et sont porteurs de codes nouveaux. L’enseignement se doit de remettre du sens, de l’ordre, de la mémoire, y compris immédiate, pour aider à une maîtrise du numérique. La fracture numérique est pour P. Lardellier une fracture dialectique, il faut donner aux jeunes le recul critique nécessaire.

Cette intervention a mis en avant l’importance de la prise en compte de la distance entre usage privé, personnel du numérique et usage "éducatif", les deux univers n’ont rien à voir et il serait temps de cesser de penser qu’un usage entraîne l’autre, on y est revenu à plusieurs reprises lors de la matinée.

3. "Quels développements pour l’école numérique : bilan et perspectives ?" - François Jarraud, Le café pédagogique

François Jarraud s’exprime au nom de la communauté du Café pédagogique, site communautaire dont la réussite est exemplaire. Il rappelle que l’on peut constater des gains pour les apprentissages des élèves quand on a misé sur la formation des enseignants. Il évoque également des gains plus forts en français qu’en mathématiques suite à une introduction des TIC, c’est dans l’écrire plus que dans le lire que se sentent les progrès. F. Jarraud évoque le programme britannique introduisant des changements dans les programmes du primaire et incluant l’enseignement des usages sociaux du numérique à l’école à côté d’un objectif de développement personnel des enfants. Sont également évoqués, pour la France, l’expérience des écoles innovantes, école Châteaudun d’Amiens par exemple (voir l’Expresso du 10 janvier 2010 ou le rapport de l’INRP et le plan Ecoles numériques rurales lancé par Xavier Darcos, qui a été un succès : 8 500 demandes.

4. Quels sont les apports et les limites des TICE en matière d’apprentissage ? - André Tricot, psychologue, IUFM Midi-Pyrénées.

Ceux qui apprécient les interventions d’André Tricot, et nous en sommes, n’ont pas été déçus par la clarté et la pertinence des analyses. A. Tricot commence par rappeler que les "technologies ne datent pas d’aujourd’hui. On peut remonter bien loin dans le temps et constater que des supports apparaissent et que la normalisation vient plus tard : l’imprimerie, support, puis l’orthographe, normalisation. Il faut des apprentissages explicites pour maîtriser les technologies (exemples : l’écriture, l’orthographe). Certes on peut apprendre beaucoup par adaptation à l’environnement mais pas tout. Il y a une correspondance entre apprentissages implicites, présents depuis longtemps dans l’espèce et apprentissages explicites liés à ce qui est plus récent (écriture, mathématiques, jeu d’échecs...). Evidemment certains adolescents apprennent des choses sur les TIC mais parce qu’ils y consacrent plusieurs heures par jour. Il faut que certaines connaissances soient transmises ou il faut créer des conditions permettant de les apprendre.

En fait beaucoup de ce qu’on apprend à l’école est apprendre l’utilisation de technologies de l’information permettant d’utiliser des mémoires (comme les livres, par exemple).

Est-ce que les TIC apparues depuis quelques décennies amélioreront l’apprentissage ?

Il faut garder à l’"esprit que comprendre un document trouvé sur Internet demande de se construire un modèle des sources. C’est une opération cognitive qui n’est pas nouvelle (elle est très présente en histoire par exemple). Ce qui est nouveau est que des enfants jeunes sont face à des documents pour lesquels ils ne peuvent pas construire ce modèle. La richesse des sources diverses conduit à une difficulté de traitement et à un coût cognitif plus important, ce qui creuse les écarts entre élèves.

A. Tricot reprend ensuite les catégories d’Erica de Vries pour leur appliquer une grille d’analyse. Relevons quelques remarques.

Pour ce qui est du ludo éducatif, c’est-à-dire ce qui dans la mode actuelle est nommé "serious games / jeux sérieux", on ne trouve aucune publication sérieuse concluant à un effet positif sur l’apprentissage.

Pour les exerciseurs, on constate que les exerciseurs sur support numérique sont plus riches que ceux sur papier mais attention, constater que des apprenants utilisent avec profit des exerciseurs en présence d’un enseignant ne veut pas dire que les mêmes étudiants les utiliseront s’ils ne sont pas encadrés. Ils ne le feront sans doute pas, comme une expérience faite à Toulouse l’a montré. On a cru que parce que l’enseignant n’était pas sollicité, qu’on ne lui posait pas de questions, il était "inutile" mais le supprimer n’a pas été la bonne solution. Il ne faut pas confondre la tâche (l’exercice) et la situation sinon on verse dans l’illusion qu’on peut remplacer la situation par un outil.

Pour les hypermédias comme ressources construites (on ne parle pas d’un surf sur Internet), les résultats sont parfois positifs, parfois nuancés. On constate qu’une tâche difficile (et elle le sera souvent, cf. plus haut) est réussie par les meilleurs uniquement. Pour s’assurer que tous réussissent dans ces environnements il faut tellement de guidage qu’on en arrive à se demander où est l’exploration.

Les micromondes semblent, quant à eux, le domaine le plus passionnant pour l’apprentissage, on constate qu’ils mettent clairement en avant le rôle de l’enseignant. C’est quand l’enseignant a construit une séance que l’on observe des résultats intéressants.

Pour ce qui est des plates formes d’apprentissage collaboratif, on constate que le résultat est décevant si l’on compare distance et présentiel. Par contre si l’on compare plate forme et formation à distance basée sur l’envoi de polycopiés, la plate forme apporte un plus. Utiliser une plate forme demande de grandes compétences organisationnelles. La gestion du temps et le découpage des tâches doivent être maîtrisés : comme ailleurs ceux qui en profitent sont ceux qui avaient déjà la maîtrise de ces compétences.

S’agissant du TBI, des diaporamas, des diverses formes de stockage de documents sous forme numérique, on va redécouvrir des effets de l’interaction entre texte et image, texte et image animée qui étaient déjà connus. Les résultats restent souvent prudents. Les résultats sont souvent moins bons quand on présente un phénomène sous forme vidéo plutôt que par une suite d’images fixes.

Les résultats sont similaires pour la simulation. Les tuteurs intelligents restent confinés au domaine de la recherche. Par contre il faut insister sur l’intérêt de l’usage pédagogique d’applications professionnelles comme le traitement de texte.

Après cette vigoureuse remise en place de certains mythes, illusions et approximations, l’exposé se conclut par une énumération des plus values du numérique : la motivation, la plus grande richesse et la plus grande complexité (qui peut être une plus ou une moins value), l’interactivité et la personnalisation (qui sont encore au stade des promesses aujourd’hui, les contenus, une évolution du statut des connaissances (une question plutôt qu’une affirmation encore).

L’amélioration de la qualité de l’apprentissage ne peut pas s’envisager en dehors de la situation de l’apprentissage, les scénarios didactiques externes ou mixtes sont les plus intéressants.

5. Enseigner en classe avec les TICE : est-ce plus facile ? Patrick Picard, INRP

Patrick Picard présente les mécanismes qui peuvent conduire les enseignants à s’initier aux TICE, en s’accommodant des nouvelles tensions qu’elles suscitent dans leur travail quotidien. Les TICE sont souvent utilisées pour permettre à chacun d’aller "à son rythme", mais il ne faut pas négliger les inégalités dans le rapport aux savoirs. Il faudrait apprendre à classer, ordonner, écrire, non seulement individuellement mais aussi collectivement.

P. Picard rappelle utilement (une fois encore, cela aura été un grand mérite de cette matinée que de redire certaines évidences pour ceux qui connaissent le milieu mais qui restent trop souvent oubliées dès qu’on en sort) que, sur le terrain, les usages les plus fréquents relèvent des exerciseurs, on les utilise quand on a fini le travail principal, et du traitement de texte. La numérisation du travail ordinaire (corrections, lecture...), les recherches sur Internet et l’appui sur des d’images sont moins fréquents. Pour que l’enseignement avec les TICE soit favorable en classe, P. Picard souligne triple épreuve : épreuve de l’éducabilité, du désordre scolaire et de l’investissement.

6. Débat général

Christian Gautellier, des Ceméa a introduit les échanges avec la salle. Que dire de ces échanges ? Ils ont été l’occasion de revenir sur l’importance du scénario pédagogique et sur l’apport de l’enseignant avec son groupe : le public était un public d’enseignants du secondaire massivement et cela transparaissait dans le débat. Un certain nombre de remarques ont été faites sur le rapport Fourgous dont on parle beaucoup en ce moment, notamment pour souligner qu’on y trouve des affirmations qui ne sont pas étayées par la recherche. Les questions ont été l’occasion de rappeler que l’éducation nationale n’a certainement pas le monopole des occasions perdues ou des projets avortés ou mal conduits, un contact avec l’entreprise montre que le public n’a généralement pas grand-chose à envier au privé Un certain nombre de questions ont apporté leur lot d’histoires personnelles distillées à l’assemblée et d’assertions montrant que le discours des intervenants n’avait guère été entendu, permanence des réactions, on n’entend que ce que l’on veut entendre.

On peut toutefois conclure que cette matinée était intéressante et stimulante de par la qualité de ses contenus, le chercheur n’y a peut-être rien entendu de radicalement nouveau mais le ton était bien celui que l’on pouvait attendre d’un forum de ce type. On en ressortait avec le sentiment agréable de mises au point nécessaires, de remarques de bon sens dégonflant un certain nombre de sottises que l’on entend régulièrement. Une approche lucide mais non désenchantée du domaine dont on peut remercier les intervenants et les organisateurs.

L’ensemble des conférences et du débat sont annoncés sur le site, rubrique Forum « Ecoutez le Forum » ou au lien (ils n’y sont pas encore à l’heure où nous écrivons ces lignes malgré l’annonce...).